Quelques énigmes reformulées
       

       
         
         

Citoyen Dionne

      Citoyen Robespierre,

Je te fais parvenir du Québec ces quelques questions capitales, peut-être formulées de manière inédite, au sujet de la période la plus énigmatique et tragique, incandescente et, pour ton malheur, crépusculaire de la Révolution française, celle ayant vu se surpasser ton génie incarnateur. Car tu y figuras, disait récemment un historien de renom, tel «la statue des principes». Je fais allusion à cette période dont tu avais pris la peine de discourir, en février 1794, qu'elle constituait une «situation révolutionnaire» faite à la République et son «vaisseau constitutionnel», s'entend plutôt, pour nos contemporains, un sort contre-révolutionnaire, allant du décret sur le «gouvernement révolutionnaire... jusqu'à la paix» de septembre 1793 à ta propre chute politique, en thermidor (terminé, dehors...) an II. Alors, succinctement:

1) De l'abolitionniste (de la peine de mort) de 1791 au terroriste de 1793-94 que tu fus ouvertement, on dit aujourd'hui qu'il n'y eût point de contradiction, la première attitude s'expliquant par ton inclination comme juriste à rejeter l'argument de l'exemplarité de la mise à mort sur le criminel, la seconde par cette autre inclination à croire qu'en politique constitutionnelle, une situation exceptionnelle appellerait, comme tu le dis si bien, la seule sentence de la mort aux «ennemis du peuple», pour des individus s'étant mis hors la loi. Je te cite approximativement à ce sujet: alors que les citoyens vertueux pouvaient s'attendre à toute la protection de l'État révolutionnaire, celui-ci ne devait vitalement que la mort aux «conspirateurs». Ce serait une question de «salut public».

2) Justement, devait-on confondre une politique de «Salut public» avec la Terreur révolutionnaire??? Une loi martiale, constitutionnellement fixée, n'eut-elle pas fait l'affaire? Pourquoi ne vois-tu pas que ton alternative, exposée dans ton discours «Sur le gouvernement révolutionnaire» (décembre 1793), est insipide: fonder ou constitutionnaliser la République ne se font-ils pas d'un même souffle??? Qu'en dis-tu, Robespierre???

3) La peste et le choléra sont également terribles. Mais ne sont-ils pas également des maladies? La divisibilité de la volonté générale, nous dirions de l'opinion publique, sur la Politique à suivre de la Révolution (guerre à l'Europe des rois, assermentation constitutionnelle du clergé catholique, etc...), n'était-elle pas légitime??? Non, tu diras: elle est dangereuse! Doit-on en déduire que c'est en fonction de ce verdict, du reste inébranlable, que tu fais découler, doctrinalement, l'instrument de l'anihilation des «ennemis du peuple»???

3) Considérant ton sens de l'«incorruptibilité» démocratique, tel que relevé lors de tes discours publics sur le problème du procès à faire ou non à Louis XVI, considérant ton inclination à embrasser les forces populaires, coûte que coûte, contre le parti des Girondins à la Convention nationale, ultimement de ta sanction morale à l'épuration des députés girondins du 31 mai au 2 juin 1793 par la sans-culotterie parisienne de la Garde nationale et des Sections armées, considérant ton projet notifié de réformer le Tribunal révolutionnaire, aujourd'hui daté du mois d'août 1793, dans le sens d'un accroissement de sévérité, considérant, nonobstant les positions excentriques bientôt mises à jour par la lutte des «factions» et que tu t'étais donné pour mission de combattre, que non seulement tu maintiendrais «la Terreur... à l'ordre du jour» une fois abattues ces factions, mais, au surplus, par cet accomplissement légaliste de ton projet de réforme judiciaire en ce 22 prairial an II, mais que tu l'exacerberais, bref, serait-il juste de dire, Robespierre, selon tous ces considérants, que le «despotisme de la liberté» que tu exigas successivement contre les conspirateurs, sous quelque acabit qu'ils se dissimulaient selon toi, te constituais non seulement un adepte circonstantiel de la Terreur révolutionnaire, mais un terroriste idéologico-politique?????

4) Ne crois-tu pas que le fait de t'être personnellement et décisivement livré à la condamnation de Danton et du parti de «l'indulgence» à la Convention, en ce début avril 1794, alors qu'ils ne projetaient aucune subversion de l'ordre du gouvernement révolutionnaire à la manière de Hébert et du parti de «l'exagération», et au-delà du considérant tactique (envers les purs et durs des Comités gouvernementaux de la Sûreté générale et du Salut public, de Vadier à Billaud-Varenne), pour ne rien dire des exactions que ta terrible loi du 10 juin 1794 feras peser sur tout un peuple et maints Conventionnels proches des factions, ne peut-on dire que tous ces faits incriminent une doctrine «jacobite», la tienne, voire celle de la majorité montagnarde (sans qu'elle ne l'assume aussi légicentriquement que toi), d'un terrorisme irrationnel, irréaliste, éventuellement suicidaire??? Peut-on dire que la présumée légende thermidorienne de ta propension dictatoriale de germinal-messidor n'en soit pas tout à fait une, cela, que tu considères juste ou non une telle propension???

5) À t'entendre à travers tes discours publics, et les lire dans les quotidiens qui les relatent fidèlement, on pourrait croire que tu pratiques une vérité en différé: lorsqu'on t'accuse de vouloir brimer le principe de l'inviolabilité de la députation avec ta loi du 22 prairial an II, tu réponds qu'il n'en est rien, alors que tout dans les faits, antécédents et subséquents à cette inauguration de la «Grande Terreur», prouve que c'est d'une corrosion véritable de ce principe qu'il s'agit. Pareillement, le despotisme de la liberté n'est pas pour toi le terrorisme, argues-tu. Toujours, le «despotisme d'opinion» conduisant à ce «despotisme de la liberté» vaudrait mieux que le «despotisme de la force»! Ne penses-tu pas que tu es atteint du syndrôme du manichéisme???? N'instrumentalises-tu pas la rigueur suivant qu'elle sert ou non la définition que tu chéris de la démocratie révolutionnaire??? Que réponds-tu???

6) L'énigme au sujet de ta chute politique n'est-elle pas que c'est entre ta loi contestée de prairial et ta présumée «retraite» de messidor que s'est jouée de toi la «physique parlementaire» représentée dans les Comités gouvernementaux??? Certes, Billaud-Varenne partageait, à sa manière, cette «centralité législative», ce légicentrisme qui te servait de matrice politique, et qu'importe au fond que cette dictature de l'idéologie jacobine eût été déployée par le puriste jacobin du «devoir être» ou par toi, «l'Incorruptible» entre les Jacobins. Reste qu'une lutte d'orientation de la politique s'est ouverte au sein de la direction gouvernementale. Ton intransigeance n'était pas unique, mais, pour la petite histoire, le fait qu'elle se soit trouvée isolée, dès juin 1794 (messidor), au sein du Comité de salut public n'est-elle pas le premier acte de ta chute politique??? Dès lors que tu te soit fait acteur, et non plus simplement réacteur, n'est-il pas avéré que c'est en messidor que ton idéalisme révolutionnaire se soit fait isoler? De manière plus globale, cette crise ouverte au sein du «grand Comité» du gouvernement révolutionnaire n'éprouva-t-elle pas l'incandescence doctrinale qu'il perpétuait et la vulnérabilité institutionnelle qu'il constituait??? En ce sens, dirais-tu que ni toi, ni Billaud-Varenne, ni Vadier ne pouvaient survivre à la crise ouverte en messidor an II au sein des Comités de gouvernement???

7) Ne penses-tu pas que ton cher Antoine, le citoyen Saint-Just, était sur le bord de te lâcher ce 9 thermidor, selon son discours inaugural??? Et que penses-tu de la position de Bertrand Barère quant à ta politique à l'égard du Bureau de police placé sous ton obéissance via Saint-Just, à l'égard de la «régénération», surtout, telle que tu l'avais exigée dans ton discours du 8 thermidor, une épuration tant des Comités que de la Convention nationale???

8) Selon le mot du montagnard Baudot, bras droit de Saint-Just mais proche de Danton, ne penses-tu pas que ta geste jacobine n'a jamais été comprise de la majorité du Marais et de la Montagne, surtout que «dans la situation où se trouvait prise la République», il fallait que ce soit ou Robespierre, ou Billaud-Varenne, ou bien Tallien???

9) Dans l'un de tes grands discours de l'an II, tu poses le problème, à savoir qu'il faille resserer le «faisceau» de l'autorité du gouvernement révolutionnaire. Doit-on croire qu'il s'agit là de l'aveu de la nécessité d'une institution dictatoriale, occupée par le plus charismatique des dirigeants révolutionnaires, comme en parleront les «Institutions...» de Saint-Just??? L'unitarisme jacobin était-il la matrice préliminaire d'une idéologie politique totalitaire, tant au sujet du contenu, à savoir la démocratie pure que de la modalité d'intégration ou de conformisation à ce principe??? Le jacobinisme était-il un fascisme de gauche, avec le Peuple pur au pouvoir comme loi politique, avant la race hitlérienne et la classe stalinienne???

10) Pour finir, peut-on dire que les trois pilliers de ta doctrine de l'incorruptibilité ou de la pureté de la République démocratique soient, en somme, le DÉISME (comme fin, en cet absolu moral supportant la vertu socio-citoyenne, avec pour juge le fétiche Être Suprême), le LÉGICENTRISME voire l'UNICENTRISME politique, selon ta conviction que c'est à l'échelle de la Révolution parlementaire que doit s'effectuer la politique révolutionnaire, et si possible par la voie dictatoriale d'un Démocrate-Législateur pur, enfin, le POPULISME-TERRORISME, selon ta conviction que c'est d'une identité pure avec le Peuple révolutionnaire et ses moyens de salut que devra correspondre la politique (et la Terreur) révolutionnaire????

Je le crains, ce sont là de graves questions, auxquelles j'attends de sérieuses réponses, citoyen Robespierre. Mais, attention, j'ai quelques idées sur ce que tu me diras...

De Montréal, le citoyen Dionne
         
         

Robespierre

      Citoyen Dionne,

Pardonnez-moi ce long silence. Initialement, je ne voulais pas vous répondre; non pas parce qu'il n'y a rien à dire, mais surtout parce qu'il n'y a rien qui ne soit déjà dit par des historiens professionnels ayant moult fois riposté aux accusations répétées en coeur par tous les muscadins de tous les calibres et toutes les couleurs, et que vous vous plaisez à reformuler. Que pourrais-je ajouter aux écrits de ces savants armés de toutes les doctrines modernes, les approches scientifiques, moi, qui ne suis même pas censé de savoir qu'est-ce que la race hitlérienne, la classe stalinienne ou autres termes du XXème siècle que vous employez?

En résumant votre bref réquisitoire de 4 pages, vous me présentez comme étant adepte d'une terreur irrationnelle, irréaliste, visant à la dictature, un malade incompris par la convention, et par conséquent voulant imposer par la force sa doctrine idéologique «jacobite» donnant dans le «fascisme de gauche» etc.

Moi, de ma retraite, j'aurais pu vous dire, que je n'ai jamais fait mes études de science-po à l'ENA. Que je devine à peine ce que vous désignez comme étant «populisme-terrorisme» ou «terroriste idéologico-politique». Je me suis occupé moins à peaufiner ma «doctrine idéologique», qu'à remédier aux maux présents tout en pensant au lendemain. Il n'y a pas longtemps de cela que mon ami Saint-Just m'entretenait des termes fraîchement inventés, qu'il déclarait absurdes. Je n'aime pas les mots nouveaux, m'avait-il dit, je ne connais que les mots juste et injuste, ceux-là sont entendus par toutes les consciences. Je le rejoins dans son opinion, et remarque par ailleurs que les titres de bon citoyen et de citoyen mauvais sont également convenables.

J'aurais pu vous répondre, Citoyen, qu'étant appelé à investir les responsabilités de membre du gouvernement révolutionnaire, j'ai toujours agi dans le but de protéger au mieux ma patrie et mon peuple. Je ne prétends point être infaillible, mais j'ai ma conscience pour moi. Malheureusement, je n'avais pas à ma disposition quelqu'un qui m'aurait donné des conseils précieux de la hauteur de ses 200 ans de différence. Si aujourd'hui vous pensez mieux comprendre mon action en me collant une étiquette «made in» XXIème siècle, à votre bon plaisir, la prochaine génération en fera autant avec vous. Seulement, permettez-moi de ne pas vous suivre.

Et surtout, je ne croirai pas une seconde que mon cher Antoine, pour reprendre votre expression qui ne me déplaît guère, puisse être mon ennemi. Qu'il me soit permis de croire que je dois considérer comme mes vrais amis ceux qui m'ont été fidèles malgré tout. Qui osera exclure Saint-Just de ce nombre? Détrompez-vous: loin de me trahir, il s'est sacrifié pour moi, et ne croyez point que cela caresse mon amour-propre. Baudot, quant à lui, ne fut jamais le bras droit de Saint-Just, bien au contraire.

Je repousse énergiquement l'accusation de dictature transparaissant de votre texte. J'ai toujours témoigné un grand respect à la représentation nationale et constamment défendu ses principes et sa gloire. La dictature écrase la liberté, avilit le gouvernement, déshonore toutes les institutions révolutionnaires, rend la justice odieuse et détruit enfin la république.

Nous qui avons sacrifié tout -nos forces, nos talents, notre bonheur, notre vie, enfin, pour que la république et la démocratie triomphent, nous n'éprouvons que de l'horreur pour la tyrannie. Cette république, vous pouvez la qualifier aujourd'hui comme légicentrique, jacobite, totalitaire, à votre bon plaisir. J'espère sincèrement que la postérité à laquelle vous appartenez a su trouver une meilleure réalisation de ce grand projet des droits inaliénables de l'homme que nous avons osé formuler.

Je vais néanmoins préciser une énième fois ce que nous entendons par la république démocratique, et pourquoi ce dessein grandiose a subi tant d'amendements. La république démocratique, c'est un état où le peuple souverain, guidé par des lois constitutionnelles qui sont son ouvrage, fait par lui-même tout ce qu'il peut bien faire, et par des délégués tout ce qu'il ne peut faire par lui-même. L'essence de la république est l'égalité, le principe fondamental de son gouvernement est la vertu, c'est-à-dire, l'amour de la patrie et de ses lois. La république démocratique assure à chaque citoyen la jouissance paisible de ses droits et libertés, l'égalité et le bien-être de tous. Le fondement de la société est la morale. La république reconnaît la liberté des cultes, mais elle reconnaît aussi l'existence de la divinité, car il s'est trouvé que nos bons patriotes ne furent pas prêts d'accepter cette liberté sans avancer sur le terrain glissant et perfide de l'athéisme aussi fanatique que fut la religion. L'idée de divinité est un appel éternel à la justice, elle est donc républicaine.

Il ne m'appartient pas de juger, après Baudot et vous, Citoyen Dionne, si ces maximes ont été comprises. Je conçois seulement qu'elles sont à la portée de la compréhension de toutes les consciences non-corrompues.

Évidemment, que constitutionnaliser et fonder la République s'inspirent d'une même idée, mais ne se font guère en même temps. Donner à la République une constitution, c'est de tracer des grandes lignes les principes de son existence et de sa conservation. La fonder, c'est non seulement de lui donner un fondement social, mais avant tout c'est de la défendre, d'assurer son existence en détruisant tout ce qui lui est opposé. Avant de mettre en place cette constitution, la République doit s'assurer de ses ennemis qui lui font la guerre à outrance, sinon la constitution ne sera qu'un vain bruit. Voilà ce que j'en dis, et convenez que ceci ne se fait pas en un seul souffle.

C'est pour mener à bien cette guerre, pour pouvoir asseoir la République sur un fondement sûr, que les mesures de salut public ont été prises. Cette politique du salut public ne se réduit pas à la terreur, car cette dernière n'est qu'un simple instrument de ladite politique, auquel nous avons été obligés de recourir vu les circonstances désastreuses; oui je me permets d'insister lourdement sur ce dernier fait toujours présent quoique démodé et insignifiant, sans doute, au XXIème siècle. Elle ne s'y réduit d'autant plus qu'on oublie le deuxième ressort nécessaire de cette politique, la vertu publique qui seule peut servir de boussole pour un patriote appelé à exercer des mesures rigoureuses. Dans un sens, la terreur, c'est une loi martiale puisque engendrée par la guerre. Mais il ne serait possible d'en poser des cadres de la législation rigide qu'a posteriori, car l'imagination des hommes honnêtes ne pourrait jamais prévoir tous les perfidies et crimes dont les ennemis de la République sont capables.

Dans des conditions d'une guerre impitoyable des ennemis contre la patrie, je ne dirais pas que la divisibilité de volonté générale est dangereuse; en vérité, elle est mortelle. Les factions, par leurs querelles fratricides, nous font plus de mal que tous les satellites de la tyrannie. Elles emploient tous les moyens, la force comme Hébert, ou la corruption et la perfidie comme Danton, pour renverser le gouvernement révolutionnaire et perdre la République. Lorsque l'ennemi attaque, tous les bons patriotes doivent s'unir autour de la Représentation Nationale et ses comités et les soutenir dans leurs travaux pénibles, non les calomnier incessamment devant l'opinion publique. On ne peut vaincre qu'en restant unis.

J'ignore, Citoyen, si mes réponses correspondent aux idées que vous vous êtes fait sur elles. En tout cas, je ne crois pas en avoir d'autres et vouloir opérer des termes de votre siècle. Ils paraissent très savants, peut-être, et caressent l'oreille de ceux qui pensent pouvoir tout expliquer avec, mais je crains de ne pouvoir les accepter.

Désolé,

Maximilien Robespierre