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Maximilien de Robespierre

     
   

Prière pour le retour d'Aristide

    C'est par le décret de votre convention que naquit non seulement la première république française dans le sang royal, mais aussi la première république noire dans le sang colonial. C'est en faisant preuve d'une vertu chrétienne, fort semblable en intensité à votre vertu républicaine, que saint Dominique, qui donna son nom à l'île d'Haïti, réduisit en cendres les Cathares, ces ennemis de la patrie, ennemis de l'idée toujours neuve du bonheur obligatoire de par leur enseignement, précurseurs des Vendéens. N'avez-vous pas présidé avec beaucoup de majesté à l'opération de cet instrument d'égalité qu'est la guillotine?

Ne reconnaissez-vous pas en Jean-Bertrand Aristide, injustement exilé, un grand démocrate de votre calibre combiné à une grande âme chrétienne du calibre de saint Dominique? Ne le reconnaissez-vous pas tout particulièrement à la manière dont il a mis à la mode en Haïti le supplice du Père Lebrun, du pneumatique ardent par le col duquel doivent passer les traîtres à la patrie, tournant en vain des heures durant et tentant de se l'arracher devant la foule émerveillée de Cité-Soleil, faisant écho à celle qui acclamait vos justes condamnations Place de la Révolution?

La terre tourne tourne tourne
La terre tourne tournera
Tourne, vire, tourne et retourne
Le printemps nous reviendra

Le pneumatique tourne tourne
Le pneumatique tournera
Devant le peuple qui l'enfourne
Le glaïeul refleurira!

Vous qui étincelez de vertu depuis le ciel républicain, faites en sorte que votre digne émule Jean-Bertrand Aristide, au grand dam des traîtres qui dirigent les républiques française et américaine actuelles, reprenne le pouvoir absolu en Haïti et l'exerce conformément aux voeux vengeurs de ce peuple. Ne déplorez-vous pas que l'Amérique actuelle ait délaissé la chaise électrique, digne invention de votre mentor Benjamin Franklin qui, le premier, eut l'idée de faire descendre le feu du ciel des temps d'orage sur la terre et de le communiquer à une chaise par le biais d'un fil de cuivre, pour la chambre à gaz, invention allemande anti-révolutionnaire?

Faites éclater l'orage de vertu politique qui replacera Aristide sur la tribune où il doit être pour la troisième fois. On peut certes considérer les deux triomphes précédents de Jean-Bertrand Aristide comme des tragédies vécues par le peuple haïtien, qui se retrouva plus misérable qu'avant, sans autre promesse électorale réalisée qu'un pneumatique toujours plus ardent devant le peuple émerveillé de Cité-Soleil, mais les lois de l'esthétique suprême n'exigent-elles pas qu'après deux tragédies une troisième suive pour compléter la trilogie, ainsi qu'il était d'usage en la république athénienne?

Ne serait-il pas seyant que la nouvelle et définitive constitution d'Haïti soit écrite sur la peau d'un blanc, son sang pour encre et son crâne pour encrier, pour citer les mots du co-fondateur d'Haïti Bois-Rond Tonnerre? Ne serait-il donc pas seyant que les Blancs, à condamner à mort pour opposition au régime à venir, soient soumis quant à eux à l'écorchement en vue de la production de parchemins ayant valeur de talismans terrifiants entre les mains des diplomates haïtiens que le pays enverra négocier ses droits dans les capitales des pays colonialistes et esclavagistes, des républiques ayant trahi les voeux de leurs intrépides fondateurs tels que vous?

Le bonheur, et qui plus est, le bonheur obligatoire était une idée neuve en votre temps; il l'est encore plus que jamais aujourd'hui. Ne serait-il donc pas seyant que la constitution du pays d'Haïti que refera Aristide ne comporte qu'une loi, mais quelle loi! La loi de l'émerveillement obligatoire, obligatoire plus particulièrement devant le supplice du Père Lebrun ou du Bois-Rond Tonnerre, sous peine d'être arrêté pour traîtrise et opposition. Cette loi qui s'énonce ainsi, vous en conviendrez, tient sur une peau de blanc colonialiste:

Tu t'émerveilleras sans cesse,
Quoi qu'il advienne à tout propos,
Que tu sois en pleurs ou en liesse
En grand travail ou en repos.

Tu prendras pour cueillir ce fruit
Tous les moyens qu'offre ta vie
Sans que ceux dont dispose autrui
Jamais te fassent moindre envie.

Tu t'émerveilleras de tout,
De la beauté de toute chose,
De son horreur aussi surtout
Si tel est ce qu'elle propose.

Sache ici même en vérité
L'horreur dont tu es entourée
Une autre forme de beauté
Par toi encore non savourée.

Tu t'émerveilleras en roi
Bien plus lorsque tu perdras tout
Et que partout autour de toi
Plus rien ne restera debout.

Nous n'eûmes fils d'esclave en fuite
Jamais à perdre que nos chaînes,
Et tu ne peux savoir détruite
Que la prison où tu te traînes.

Tu t'émerveilleras aussi
Quand tu verras d'un oeil complice
L'opposant à cette loi-ci
Tomber sous un juste supplice.

Tu t'émerveilleras de n'être
Qu'un petit rien né de l'amour
Sans aucune autre raison d'être
Que de faire un peu plus l'amour.

Telle est la seule et sainte loi de la vie!



Mon bon Monsieur,

J'apprécie les échantillons de poésies que vous avez bien voulu partager avec moi, qu'elles appartiennent à la plume d'un génie méconnu ou qu'elles soient composées par vous en personne. Dans ce dernier cas, mes compliments, c'est joli et bien travaillé.

En revanche, je goûte moins le jeu douteux que vous entreprenez avec les symboles et les idées des époques divergeantes éloignées dans le temps. Insinueriez-vous que l'esclavage soit mieux que son abolition, que les Noirs seraient des bourreaux et les colons, des victimes innocentes? Relisez l'histoire des colonies, vous y trouverez maints exemples du contraire. Votre message morne et obscur et votre manière perverse de parler de la vertu, de l'égalité et de la démocratie et de mêler aux hautes idées de la Révolution les crimes de votre époque dont vous citez les détails abominables avec une délectation évidente me paraissent lugubres et bien déplaisants. Un républicain honnête ne peut s'associer à cette façon vicieuse de présenter les choses, et je ne discuterai point sur ce ton sombre et équivoque obsédé par les images sanguinaires dont votre message offre plus d'un exemple; veuillez m'en excuser.

Enfin, je suis forcé d'avouer que je ne saisis point le sens de vos insistantes sollicitations, pour le moins incohérentes, dons vous m'accablez pour le compte d'un certain Jean-Bertrand Aristide. Il va de soi que je ne connais pas cet individu et, même si je pouvais demander des renseignements à la bien aimable équipe de Dialogus, le ton de votre message me l'interdirait. Serait-ce une mauvaise plaisanterie de me prier de faire reprendre le pouvoir à cette personne? Dois-je vous rappeler l'évidence même que je ne puis en aucune sorte influencer le futur, qui est pour vous le moment présent, et que, le pourrais-je, je ne le ferais point, car seul le peuple détient le pouvoir souverain et il lui appartient le droit de nommer ses ministres. Pour qui me prenez-vous?

À l'avenir, veuillez trouver une cible plus propice à vos prières, quoique je doute que Dieu soit assez bienveillant pour vous prêter l'oreille. Je tiens à mettre fin à ce message que je perçois comme esclavagiste et contre-révolutionnaire et dont il répugne à tout homme non-corrompu de lire les insinuations séditieuses.

Vive la République.

Maximilien Robespierre