Adam
écrit à

   


Maximilien de Robespierre

     
   

Nobles et rois: les réprouver pour leur nature

   

Citoyen, cher ami,

Ma question en objet devrait suffire, mais je tiens à la préciser. Je crois savoir que dans les mois qui précédèrent la convocation des États généraux, l’exaspération du peuple au sein du royaume de France était à son comble. Parmi les différentes raisons à cette exaspération, l’incompétence, la corruption, la décadence de l’aristocratie, du roi et de son administration durant cette période sont souvent mentionnées. Pourtant, étymologiquement, l’aristocratie est le gouvernement des meilleurs et nul doute que les aristocrates, se faisant appeler «nobles», se considéraient comme tels.

Réprouvez-vous les monarchies et les aristocraties par principe, en raison de la place qu’elles assignent aux hommes selon leur naissance? Ou bien réprouvez-vous le royaume de France et l’ensemble des aristocrates français justement pour n’avoir fait preuve d’aucune noblesse, c’est-à-dire pour ne pas avoir été dignes de leur rang, et donc, d’avoir trompé le peuple?

Par extension – mais peut-être n’avez-vous pas la réponse – pensez-vous que l’abolition des privilèges aurait pu avoir lieu si les aristocrates s’étaient montrés nobles au lieu de simplement se prétendre nobles ?

Le régime aristocratique idéal – tel qu’il pourrait être décrit par un défenseur de ce type de système – semble être une société de concorde, où chacun, bien installé à sa place remplit la fonction qui convient au bien-être de tous. Selon vous, un tel régime a-t-il déjà existé dans les faits, en France ou ailleurs? Le peut-il? Est-ce souhaitable?

Sachez que je gage que vous agissez pour l’intérêt général; aussi, dans l’espoir de vos réponses, je vous adresse mes fraternelles salutations,

Adam, citoyen.

P.-S.: d’une certaine manière, ces questions concernent aussi le clergé.


Citoyen et ami,
 
Si je devais répondre à votre question telle que formulée en objet, je répondrais par un double «oui». La monarchie et l’aristocratie sont «réprouvables» rien que par leur nature, mais si cela ne devait pas suffire, elles le sont également par leurs crimes.
 
Loin de moi l’idée de prétendre qu’au travers les siècles, aucun aristocrate n’a jamais manifesté ni noblesse d’âme ni talent aucun. Mais quelles que puissent être les vertus d’un individu, elles ne sauraient faire accepter le principe du pouvoir héréditaire d’une caste qui a l’arrogance de se croire supérieure aux autres parce que bien née. Nul n’ignore que la vertu, pas plus que le génie, ne s’héritent! Seule, l’aristocratie de richesse, ou l’oligarchie, seraient pires encore que celle de naissance.
 
Le régime aristocratique «idéal», tel que vous l’entendez, n’a rien d’idéal. Vous savez que le mot «aristocratie» signifie en grec «pouvoir des meilleurs». Mais qui décide qui sont ces meilleurs? Meilleurs en quoi, pourquoi? Parce que leurs ancêtres furent plus forts et mieux armés que les malheureux qu’ils ont asservis ou parce qu’ils ont accumulé des richesses impures aux dépens de leurs semblables?
 
Il n’y a ni bien nés ni mal nés. Tous les hommes sont nés libres et égaux, par nature comme en droit; seul l’ennemi de l’humanité pourrait prétendre le contraire. Le pouvoir ne peut donc appartenir qu’à l’ensemble des citoyens formant la société et non à quelques-uns, fussent-ils les «meilleurs». Cela s’appelle la démocratie, vous le savez aussi, et l’humanité ne trouvera jamais un meilleur système d’organiser son gouvernement.
 
Nous savons bien sûr que la nature n’a pas créé les hommes égaux en capacités ni talents. Il est donc admis que ceux qui en sont mieux dotés que les autres soient plus à même d'occuper un emploi public parce qu’ils seraient meilleurs. Mais ce serait pourtant se tromper grossièrement que de présenter ce système comme aristocratie, puisque même si le peuple confie tel ou tel poste à ceux qu’il croit les meilleurs pour cela, le pouvoir n'appartient point à ces derniers! Ils ne sont que des commis du peuple souverain à qui seul appartient toute puissance publique. Puissance publique qui lui revient à chaque fois que le mandat des commis prend fin.
 
Non, l’aristocratie n’est guère une société fraternelle où règne la concorde universelle; ses fondements sont l’inégalité, l’injustice et l’oppression. Si l’aristocratie est fondée sur l’inégalité et l’usurpation de la souveraineté populaire, la monarchie l’est bien davantage. Toute la puissance se retrouve concentrée entre les mains d’un seul et la nation entière est soumise à son bon plaisir. Jaloux de son pouvoir, le prince ne recule devant aucun crime odieux pour le garder, soit-il d’écraser le peuple qui se révolte sous le joug de la servitude ou d’occire les seigneurs qui convoitent trop sa couronne. Il est triste de conclure mais l’histoire des rois, qui s’est malheureusement longtemps confondue avec l’histoire de l’humanité, n’est qu’une longue et monstrueuse liste de crimes et d’atrocités qui découlent de leur nature même.
 
Vive la République!

Maximilien Robespierre