Monstre de barbarie
       

       
         
         

Édouard

      Monsieur de Robespierre,

J'ai peu d'estime pour vous car, même si vous êtes un fondateur de la République, vous êtes surtout pour moi un fou prêt à guillotiner n'importe qui, du moment qu'il porte un titre de noblesse. Comment peut-on être aussi cruel: brûler des abbayes, guillotiner tous les nobles de France au nom de tous les citoyens? D'ailleurs de nos jours, ce n'est plus un secret pour personne, vous faisiez ça pour votre propre intérêt. Pas étonnant que l'on ait appelé cette période la «Terreur»...

Je suis bien conscient qu'à l'époque le pays était en crise grave car, avouons-le, Louis XVI n'était pas un roi déterminé jusqu'au bout, mais tout de même, en arriver à supprimer le calendrier julien (ou grégorien? ma mémoire fléchit) pour constituer un calendrier républicain qui entre parenthèses a été remplacé par l'ancien.

Ce pauvre bougre de Louis XVI ne méritait même pas de se faire guillotiner vu qu'il était totalement contrôlé par sa femme. Est-ce un crime de fuir Paris quand le peuple est prêt à vous tuer? Votre République d'ailleurs n'aura duré qu'une dizaine d'années.

Même les Anglais avaient trouvé une démocratie 100 ans avant votre Révolution (Déclaration des droits, 1689). Nous avons plus de leçons à tirer d'eux que les Anglais ont à tirer de nous.

Ah! si vous n'aviez pas été là, la République ne se serait pas faite dans un bain de sang...

Edouard, citoyen français.
         
         

Robespierre

      Citoyen Édouard,


Sachez que je n'entends guère me justifier devant qui que ce soit, j'ai ma conscience pour moi et le peuple comme témoin. J’ai déjà maintes fois traité les sujets que vous abordez dans votre missive, mais apparemment on ne dit jamais assez de ces vérités simples que seuls les hommes de mauvaise foi ne peuvent entendre. Or, vous étalez un méli-mélo d'accusations fantaisistes, imprécises et brouillonnes, et des choses réelles dont vous n'avez apparemment qu'une idée très vague. Non seulement votre mémoire vous trahit, comme vous l'avouez vous-même, mais vos connaissances vous font cruellement défaut, vous faisant confondre tout et tous à la fois.

Premièrement, j'ai l'impression que vous me confondez soit avec maître Sanson car guillotiner, c'est plutôt son domaine, soit avec Hébert, connu pour ses diatribes sanglantes et sa haine ostentatoire pour les aristocrates. «Guillotiner tous les nobles de France»… vous donnez la lecture du dernier numéro du Père Duchesne? Pour ma part, je ne vois surtout pas quel intérêt personnel je pourrais en tirer. À ma connaissance, ils ne m'ont point nommé leur légataire universel! Je ne cache nullement la méfiance que je nourris à l'égard de cette caste, mais je ne saurai non plus nier qu'il existe des patriotes que la naissance avait dotée d'une particule risible et des titres non moins ridicules, avec tous les préjugés qu'y sont liés, mais qui ont su se libérer de ces sottises et qui se dévouent sincèrement pour la cause du peuple, quoiqu'ils ne soient point nombreux. Mon ami Le Pelletier de Saint-Fargeau était de leur nombre, paix à son âme, - le saviez vous?

Deuxièmement, je suis encore plus stupéfait de me voir reprocher la création du calendrier républicain! Même les enfants savent que l'on doit cette invention à Fabre et à Romme, c'est passé dans les chansons! Quant à moi, je n'étais pas favorable à sa mise en place, car en quoi cela avancera-t-il la révolution si l'on nomme juin «messidor» ou si lundi devient «primidi»? ce sont là des balivernes dignes justement des chansons de gamins. Mais de même, je ne parviens pas à suivre la liaison que vous faites entre ce calendrier, «la crise grave» où était le pays et les capacités politiques de Louis Capet.

Et dernièrement j'avoue, citoyen Édouard, que j'ai vraiment du mal à vous comprendre. Vous déplorez les excès qui avaient accompagné le fondement de la République, et je suis prêt à vous imiter car malgré vos inculpations, je ne suis nullement le partisan des excès – à ne point confondre avec la juste punition des traîtres. Mais vous parlez de «votre république» et «votre révolution» – dois-je en tirer tout naturellement conclusion que ma république et ma révolution ne sont pas les vôtres? A un autre moment vous semblez vous identifier au roi fuyant Paris, puisque «le peuple est prêt à nous tuer» - encore une calomnie atroce contre le peuple, d'ailleurs. Avec une telle association, qu’avez-vous à faire de la république? Pourquoi voulez-vous prendre des leçons de la démocratie? et surtout des Anglais? Des Anglais dont la majorité du Parlement est corrompue, et dont les députés font commerce de leurs talents et de leur conscience comme les marchands anglais vendent la laine et l’acier? Le précepteur de la démocratie est particulièrement bien choisi mais, certes, celui qui fait cause commune avec le tyran, n'a pas d'autres leçons à tirer de cette nation perfide que celles de corruption et d’assassinat.

Il me semble que vous soyez en confusion totale entre «vous» et «nous», et tant que ce dilemme persiste, il nous sera difficile de nous entretenir. Je me suis efforcé à mettre un brin d’ordre dans vos griefs et d’y apporter des précisions. Il se peut que ce soit déjà y répondre.

Mes salutations,


Maximilien Robespierre, citoyen français.