Anne-Sophie
écrit à

   


Maximilien de Robespierre

     
   

Manon Roland

    Citoyen Maximilien Robespierre,

J'ai plusieurs questions à vous poser concernant Madame Roland.

En 1791, lorsque vous étiez député à la Constituante, en compagnie de Pétion et Buzot, vous vous rendiez quelques fois chez madame Roland. Elle, qui vous estimait beaucoup à l'époque, vous qualifiait de «digne homme, aux vues justes et droites». Quel était votre sentiment à son égard, à cette époque?  La trouvez-vous ambitieuse? Avez-vous succombé à son charme comme tant de Brissotins (entre autres Buzot) ou seulement voyiez-vous en elle une femme passionnée des affaires publiques et qui n'y connaissait rien?

Lors de la fusillade du champ de Mars en Juillet 1791, elle craignait pour la liberté et pour vous qu'elle croyait spécialement menacé. Elle disait en ce temps: «Je ferai tout pour sauver ce malheureux jeune homme».

Pourquoi n'aviez-vous pas répondu à sa lettre dans la laquelle elle exprimait une admiration exclusive à votre personne en septembre-octobre 1791:  «Du fond de ma retraite, j'apprendrai avec joie la suite de vos succès.... Vous avez beaucoup fait, monsieur, pour répandre les principes de la liberté et l'égalité. Il est beau, il est consolant de pouvoir se rendre ce témoignage à un âge où tant d'autres ne savent point encore quelle carrière leur est réservée...»?

À cette époque, il n'était pas question de trahison. Tous les patriotes avaient partagé votre point de vue, même Brissot méritait votre estime?

Hier encore ignorés, les Roland furent brusquement mis sur le pavois en mars 1792: Brissot leur confiait le ministère de l'intérieur. Quel était votre sentiment face cette nomination inimaginable?

Bien à vous,

Anne-Sophie

Citoyenne,

Manon Roland était une prétentieuse qui voulait gouverner la France avec et de par ses amis les brissotins à la manière des favorites du roi. Je n’ai jamais été dupe des faveurs, flatteries et signes ostensibles d’attention qu’elle prodiguait généreusement, à moi comme aux autres, pour les attirer dans le cercle des partisans de Brissot et assurer ainsi l’avancement de son mari et donc le sien propre. C’est pour cela que je n’ai point trouvé nécessaire de répondre à cette lettre, et croyez-moi, ce n’est point cette négligence qui l’aurait blessée, mais bien la certitude que je suis resté sourd à ses attraits ne servant point ses ambitions.

Salut et fraternité!

Maximilien Robespierre



Cher Maximilien Robespierre,
 
Je vous remercie de votre réponse. J'ai une autre question à vous poser concernant Pétion et Buzot, vos deux ex-amis de la Constituante. Racontez-moi comment vous vous étiez rencontrés, et puis l'évolution de votre amitié, ainsi que vos divergences d'opinions politiques et enfin vos combats mortels.
 
Mes salutations au citoyen le plus dévoué à la Liberté.

Citoyenne,

Je vous demande pardon pour cette réponse un peu tardive; en effet, les amitiés de la Constituante sont trop loin de nos préoccupations d'aujourd'hui.

À ce propos, je voudrais rectifier une chose: je ne nie pas avoir éprouvé des sentiments amicaux pour Pétion, mais je ne peux considérer Buzot comme un ami intime.

Il a été en effet mon collègue à la Constituante, où il s'est montré patriote, défenseur des droits du peuple et des principes démocratiques. Ces idées étant aussi les miennes, c'est tout naturellement que je me suis rapproché de lui, comme de Pétion. Après que l'Assemblée eut terminé ses travaux, Buzot était retourné dans sa province et, lorsque je l'ai revu à la Convention, il était déjà différent, hostile et méprisant envers le peuple. Il faut rappeler que, durant l'hiver 1791, il a fait la connaissance des Roland, et Dieu m'est témoin que je n'ai jamais prêté l'oreille aux rumeurs qui circulent sur la nature exacte de leurs relations, mais toujours est-il que c'est à partir de ce moment-là qu'il a été attiré dans le sillon de Brissot et de sa faction dont il embrassa les idées. Si bien d'ailleurs qu'à la Convention, il appuya toutes les mesures contre-révolutionnaires de cette faction liberticide où son influence n'a pas été des moindres, car les sobriquets brissotins et buzotins allaient presque de pair. Frappé par le peuple avec ses comparses, chassé de la Convention, il s'est enfui et a tenté de soulever l'Eure contre l'Assemblée nationale. En cavale depuis que sa révolte a été écrasée, je ne sais pas ce qu'il est devenu.

Voilà l'histoire de Buzot, j'espère que ce récit aura satisfait votre curiosité. Avec mes salutations fraternelles, Citoyenne.

Votre concitoyen,

Maximilien Robespierre