Flore
écrit à

   


Maximilien de Robespierre

     
   

Louis XVI

   

Citoyen Robespierre,

Bien que je n'approuve pas toutes les exécutions dont vous avez été l'auteur, je vous salue. Vous avez aussi débarrassé notre République d'enragés comme Jacques René Hébert. Mais je ne comprends pas pourquoi l'exécution de Louis XVI. À vous entendre, vous et les membres de la Convention, tout est la faute de Marie-Antoinette; alors, pourquoi le guillotiner, lui? Je ne dis pas que Louis XVI n'avait pas de tort, mais qui n'en a pas! Que feriez-vous si on vous menaçait chaque jour de mort? Soyez honnête avec vous-même: vous aussi vous choisiriez de vous défendre. Après la fuite de Varennes, tout le monde a cru que Louis XVI voulait franchir la frontière et rejoindre l'armée étrangère. En effet, là, ç'aurait été une trahison. Mais à vous qui êtes si cultivé, je n'apprends pas que Montmedy, c'est en France. Il voulait seulement négocier avec l'Assemblée Nationale une nouvelle constitution qui concilierait les points de vue du peuple et de la monarchie. Cependant cette démarche était vaine, car même si la fuite avait réussi, l'Assemblée aurait pu feindre d'accepter les négociations pour faire revenir le roi et l'enfermer. Reconnaissez bien que Louis XVI avait des vertus que n'avaient pas les autres rois: il a donné la parole au Tiers-État; il aurait pu faire tirer sur le peuple et faire une nouvelle Saint-Barthélémy s'il avait voulu; de plus, il a montré le bon exemple de l'économie. Et vous l'accusez de vouloir faire tirer sur le peuple! S'il l'avait voulu, il aurait pu faire tirer sur le peuple à Varennes comme le Duc de Choiseul le lui conseillait, pour faire ouvrir un passage par la force. On accuse Louis XVI et Marie-Antoinette d'avoir voulu faire tirer sur le peuple; mais, dites moi, qui est entré le 6 octobre 1789 à Versailles et le 20 juin 1792 aux Tuileries en hurlant des menaces de mort? Le peuple, manipulé par Marat et compagnie. Et puis, en assassinant Louis XVI, sans le savoir, vous avez par la suite laissé le trône vacant aux frères du roi, qui n'avaient pas à eux deux, l'humanité de Louis XVI. Admettez qu'il n'a jamais été hostile à vos réformes; il défendait sa vie et celle de ses proches, c'est tout. Je crois que c'est le destin des grands souverains de finir tragiquement. Vous avez voulu en faire un roi sanglant, mais dans notre histoire, il est devenu un roi martyr. Ce que je ne comprends pas, c'est que dans les débuts de la Révolution, vous ne semblez pas être des premiers à vouloir sa mort ni même à parler de République.

Enfin, n'avez vous jamais regretté d'avoir fait guillotiner votre ami d'enfance, Camille Desmoulins?

Bien à vous,

Flore



Madame,

Je peine à admettre que vous croyiez vous-même ce que vous dites. Le roi ne voulait aller qu’à Montmedy, il n’a jamais été hostile aux réformes, il avait donné la parole au Tiers-État… Allons donc, mais c’était un saint, ce roi, à vous écouter!

Quelques exemples suffisent pour démontrer la complète inconsistance, sinon l’hypocrisie profonde, de vos propos.

Le roi n’a jamais «donné la parole au Tiers-Etat» comme vous le prétendez, loin de là. Chaque écolier sait qu’il avait convoqué les États généraux uniquement pour leur faire agréer docilement les nouveaux impôts sur le peuple, destinés à couvrir le déficit dû certainement à son bon «exemple d’économie», ou plutôt à des folles dépenses de sa cour. Après la réunion des députés, le Tiers avait réclamé le vote par tête, qui le mettrait à égalité avec les autres ordres. Mais le roi avait alors maintenu obstinément le vote par ordre, autrement dit, la coutume moyenâgeuse où chaque ordre avait une voix dans le vote. Dans cet état des choses, la nation, représentée par six cents députés, était d’emblée réduite au silence devant la noblesse et le clergé réunis! Je sais de quoi je parle, j’étais parmi les députés du Tiers à cette époque où l'on perdait un temps précieux en pourparlers avec les «ordres privilégiés» soutenus par le roi dans leur dédain de justice, à qui on essayait en vain de faire entendre la voix de la raison, précisément celle du Tiers-État, que le roi et sa cour refusaient d’écouter. Au point qu’il avait fait fermer notre salle habituelle des séances, ordonnant au Tiers de se plier à la délibération par ordre. Seul le courage de nos députés et leur volonté de respecter les vœux de la nation ont permis à la raison de triompher des injustices séculaires dont le roi s’était fait le champion. Quant à son intention de «faire tirer sur le peuple», ce n’est point l’envie qui lui en manquait, c’étaient les moyens! Il avait fait alors venir des troupes de mercenaires, et seul le soulèvement énergique du peuple parisien a sauvé les patriotes de la nouvelle Saint-Barthélemy.

Certes, Louis XVI n’a jamais été «hostile» aux réformes: le mot ne convient guère, il est trop au-dessous de la réalité. Les réformes réclamées par la nation, le roi les vomissait! Vous avez bien fait de mentionner la journée du six septembre 1789. Savez-vous ce que le peuple avait réclamé ce jour là au roi, hormis le pain? Que le roi accepte l’abolition des privilèges et la Déclaration des Droits de l’Homme, votées par l’assemblée constituante, et que le roi refusait de ratifier abusant de son veto! Sans doute parce qu’il était «ouvert» aux réformes, tellement ouvert que le peuple était réduit à les lui arracher manu militari. Me diriez-vous, peut-être, qu’abolir le fardeau séculaire des privilèges et proclamer les droits des hommes, c’étaient des actes mauvais, inutiles et superflus? Toutes les reformes qu’il avait par ailleurs «acceptées», le roi les a allègrement désavouées dans son billet laissé lors de sa fuite. Cela vaut-il la peine de déborder la coupe en vous rappelant que Louis XVI était parjure, car il avait juré la fidélité à la Constitution qu’il n’a pas hésité à trahir aussitôt?

Allons, Madame, cessez d’ennuyer le monde avec vos fables sur le «bon roi Louis», ces complaintes à dormir debout qui ne tiennent pas la route! La France a bien d’autres choses à faire qu’à les écouter.

Vive la République!

Maximilien Robespierre


Citoyen Robespierre,

Ne prétendez pas mieux connaître Louis XVI que moi sous le motif que vous avez vécu à la même époque que lui! Je ne crois pas ennuyer le monde avec «mes fables», je sais qu'en général, Louis XVI est très aimé de mes contemporains. Demandez-leur si vous ne me croyez pas. Et même si j'ennuie le monde, moi au moins, je n'ai pas de sang sur les mains. Je peine à croire que des gens vous aiment et vous admirent, vous qui avez même fait assassiner, oui je dis «assassiner», et pas «exécuter» votre frère d'armes, Camille Desmoulins. La vérité, monsieur, et vous le démontrez sans cesse: vous ne supportez pas qu'on s'oppose à vous.

Et pour ce qui est du manque de moyens du roi de faire tirer sur le peuple, qu'est-ce qui l'empêchait de faire tirer sur le peuple pour sortir de l'épicerie de monsieur Sauce à Varennes? Les hussards de Choiseul et un mot du roi et ils tiraient! Et vous croyez à la culpabilité de Louis XVI parce que vous croyez ce qui vous arrange. Et enfin, pour en revenir au 6 octobre 1789, si le peuple venait pour réclamer du pain et pour la reconnaissance des réformes, pourquoi crier à mort à la reine? N'était-ce pas une tentative de meurtre, peut-être? Et pourquoi l'avoir exécutée alors qu'elle avait un cancer de l'utérus qui ne lui laissait que deux mois à vivre?

Bon, pour parler de vos actions positives, vous avez contribué à la mort de Philippe-Égalité et de Hébert. Je regrette seulement que Marat ait été tué dans sa baignoire par Charlotte Corday et qu'il ne soit pas mort sur l'échafaud. Ironie du sort, lui méritait d'y aller et il est mort en barbotant dans sa baignoire et elle, qui a tiré la France des griffes d'un monstre sanguinaire et ainsi peut-être sauvé des vies que vous-même n'avez pas réussi à détruire, est morte sur l'échafaud.

Si je dis «Vive la République», je parle de notre République actuelle, pas celle que vous avez baptisée avec du sang.

Vive le roi Louis XVI


Madame,

Laissons de côté mon humble personne, voulez-vous. Quelles que soient mes «actions positives» et qu’il y ait ou non des gens pour m’admirer, tout ceci n’a aucune espèce d’importance au regard de notre thème initial, à savoir, Louis XVI. Ne changez pas de sujet donc, et parlons de Louis.

Ainsi, après que j’ai rappelé certaines vérités historiques, vous n’affirmez plus que le roi était très attentif à la voix du Tiers-État, ni qu’il était un chaud partisan des réformes et des droits de l’homme. C’est déjà ça. De même, vous reconnaissez implicitement que le peuple est bien venu à Versailles le 6 septembre 1789 pour réclamer au roi l’acceptation desdites réformes et Droits de l’homme, puisque c’était donc l’ultime moyen de lui en arracher la reconnaissance, face à son refus manifeste! Maintenant, pour ce qui est des cris «À mort la reine», il est un fait que la femme de Louis XVI était considérée par le peuple comme la principale instigatrice des ambitions et agissements contre-révolutionnaires du roi; considérée à tort, me diriez-vous peut-être? Mais, j’ai toutes les raisons de penser le contraire et me ranger à l’opinion du peuple. La grande aversion de la femme Capet pour toute réforme et sa haine pour la Révolution ne sont point à prouver, c’est un fait notoire. N’avait-elle point organisé, avant le 6 septembre, un dîner royaliste où l'on complotait ouvertement contre la Révolution, où la cocarde tricolore a été foulée aux pieds et la nation insultée? Or, qui s’oppose à la volonté du peuple se met naturellement en péril puisqu’il se révolte contre le souverain! C’est cette simple vérité que le roi et sa femme devraient se rappeler. D’ailleurs, quand bien même je n’aurais pas approuvé ce meurtre, vous savez aussi bien que moi que Marie-Antoinette n’a point été tuée le 6 septembre.

Le peuple lui, il l’était, et souvent. Vous me parlez d’un mot du roi qui aurait pu déclencher le massacre, et moi, je vous parlerai d’un mot du roi qui aurait pu l’éviter, mais que Louis XVI n’était pas pressé de prononcer. Le 10 août 1792, au palais des Tuileries, les patriotes ont été massacrés par les gardes suisses du roi. Le sang des patriotes coulait sur les marches du palais; en ce temps-là, le roi demeurait tranquillement avec sa famille au sein de l’Assemblée nationale au Manège, mais le lâche n’avait guère ordonné à sa garde de se plier devant le peuple. S’il s’était rendu sous la protection des représentants de la nation, pourquoi n’a-t-il pas arrêté cette boucherie, là où un billet de sa main aurait suffi? C’est qu’il voulait attendre en sécurité l’issue de la bataille, caressant certainement l’espoir de voir le peuple massacré et ses acolytes triomphant, et lui revenant en vainqueur et écrasant la Révolution. Mais le génie de la France veillait.

Il ne suffit donc pas de cracher sa haine pour convaincre, Madame; les paroles envenimées ne sont point des preuves et les invectives personnelles ne sont point en mesure d’étouffer la vérité.

Vive la République!

Maximilien Robespierre