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Maximilien de Robespierre

     
   

Louis XVII

    Cher Monsieur Robespierre,

J'aimerais m'entretenir avec vous sur un autre sujet polémique, le petit Louis XVII. Comme vous le savez, je lis beaucoup, et m'intéresse énormément au XVIIIe siècle. Vous l'ignorez peut être, la vie de Louis XVII reste une énigme encore aujourd'hui. Des études très sérieuses ont été menées par des historiens.

On sait que l'enfant fut enlevé à sa famille le 3 juillet 1793, qu'il serait décédé le 8 juin 1795. Entre temps, sa soeur, confrontée à lui, constata un changement physique: «Il a grossi sans prendre de croissance», dit-elle. Le gardien de Louis est Simon jusqu'en janvier 1794, après quoi il dut choisir entre sa place au Temple et son mandat de municipal à la commune de Paris, car le cumul des mandats n'était pas autorisé. Il ne fut pas remplacé. Désormais, l'enfant reçoit ses repas par un guichet, et ne reçoit plus de visites ni des commissaires qui se succèdent pour le garder ni de médecins. Pouvez-vous me dire si tout ceci est exact et pour quelle raison Simon ne fut pas remplacé? On sait que l'enfant, en 1792, rayonnait de vitalité et qu'au Temple encore, selon Simon, il était toujours sain et vif, du moins jusqu'en janvier 1794. S'il a été malade, il ne l'a donc été qu'ensuite, mais après le départ de Simon, il n'y a plus de témoin pour certifier cela! Sur le procès verbal établi à sa mort, soit 16 mois plus tard, on lit:"tous les désordres dont nous venons de donner les détails sont évidemment l'office d'un vice scrofuleux existant depuis longtemps et auquel on doit attribuer la mort de l'enfant." La scrofule est une maladie à évolution lente, incompatible avec les bilans médicaux effectués précédemment. L'enfant a-t-il été substitué par un autre, par qui et pourquoi? C'est là que vous intervenez, car c'est à vous qu'on prête cet enlèvement et le remplacement par un enfant malade. Un papier retrouvé chez un de vos agents politiques indique laconiquement des mesures à prendre. Il existe également le témoignage du cuisinier du Temple, Monsieur Gagnié, ainsi que l'ordre que vous avez donné immédiatement après la substitution: «Nommer un cuisinier, arrêter l'ancien». Pouvez-vous me donner votre version sur ce sujet?

Permettez-moi d'insister sur le caractère très sérieux de ces recherches, ainsi que sur le travail laborieux de mes contemporains pour réunir témoignages et documents afin de faire la lumière sur cette histoire, en dépit de tous les faux témoignages, des imposteurs qui plus tard se font passer pour Louis XVII.

Je vous remercie une nouvelle fois pour le temps que vous m'accordez et vous assure de mon profond respect.

Estelle

Chère Madame,

Je suis toujours ravi de m’entretenir avec vous de tous les sujets qu’il vous plaira, quoique ce ne soit point la première fois que l’on m’adresse des questions sur le sort du fils de Capet. J’avoue avoir du mal à comprendre l’intérêt que vos contemporains semblent porter à cet enfant. Je crois également que si le garçon suscitait moins de sollicitudes et de projets subversifs de la contre-révolution, sa position serait certainement plus facile, ne prêtant à aucune polémique.

Comme j’ai déjà eu l’honneur de l’expliquer auparavant, j’ai peu de renseignements à donner concernant cet enfant, et surtout je ne me sens pas du tout compétent en matière de maladies puériles. Je ne m’occupe ni de ses éducateurs, ni de ses cuisiniers, mais par ailleurs, je ne pense pas avoir entendu parler de ce changement dans le personnel du Temple ni de renvoi de ce citoyen Gagnié dont vous me parlez. Le garçon ainsi que le reste de sa famille sont placés sous la responsabilité de la municipalité de Paris, il serait donc logique de vous enquérir auprès du procureur de la Commune pour toute question les concernant. Si le citoyen Simon ne fut pas remplacé sur son poste, c’est que, peut-être, la Commune peine à trouver une personne digne de cette tâche, ou bien tout simplement ne le juge-t-elle pas nécessaire.

Mais de grâce, je ne m’attendais pas à être accusé d'enlèvement d’enfant! Pensez-vous donc que je n’ai pas assez de soucis avec tous les dangers et conjurations qui entourent notre République, et la situation militaire, et l’espionnage, et les factions liberticides, pour me rajouter encore le fils de Capet? Et dans quel but, juste ciel? J’en appelle à votre bon sens, et vous atteste que le jour où je voudrai avoir des enfants, je déploierai des moyens plus naturels et conformes au code pénal pour m’en procurer.

Je vous salue et reste, chère Madame, votre sincère et dévoué concitoyen,

Maximilien Robespierre