Carine
écrit à

   


Maximilien de Robespierre

     
   

L'Orient

   

Monsieur,

Pouvez-vous m’éclairer? J’aimerais connaître la vision que les hommes de votre époque ont de l’Orient.

Zen


Cher Zen,

Il me serait sans doute difficile de parler au nom de tous. Je ne méconnais guère la malheureuse ignorance qui règne parmi le peuple; quelles connaissances peuvent-ils avoir en histoire ou en géographie alors qu'un grand nombre de Français ne savent ni lire ni écrire? Alors qu'ils n'ont jamais quitté leur province? D'autres, par contre, dotés d'une grande imagination, peuvent voyager à travers le monde sans quitter leur salon lorsque, les pieds plongés confortablement dans un tapis persan, ils goûtent leur thé apporté de Chine, versé dans de la porcelaine fine du Japon, adouci au sucre de nos colonies.

Voilà un terme vaste que celui de l’Orient! J’ai, Dieu sait pourquoi, l’impression de devoir retracer un livre de géographie… Car l'Inde, et le Japon, et la Berbèrie… c'est l'Orient. Certains, en entendant ce mot, penseront aux pays exotiques, aux innombrables richesses, or, argent et pierres précieuses, aux tissus luxueux, aux animaux bizarres et aux fruits goûteux. Ne nous parle-t-on pas des bazars de l'Asie, où se vendent la soie, les purs-sangs, les joyaux et les armes splendides? N'envie-t-on pas la somptuosité des palais des sultans et la finesse des plats et des plaisirs qui y ont cours?

Quant à moi, je me dis que l'on y vend aussi des êtres humains que l'on appelle esclaves et que l'on considère comme une marchandise. Je sais que dans ces palais, il n'y a pas un seul homme libre, il n'y a que le tyran et ses laquais. Je ne puis m'empêcher de penser aux peuples qui y sont oppressés, avilis, réduits à l'état de jouets des volontés cruelles des despotes, à la Chine où le bâton du mandarin règne à la place des lois, au Japon aux moeurs cruelles, aux lois barbares où l'on méprise tout droit de l'humanité.

Je ne sais point, cher Zen, si j'ai entièrement satisfait votre requête, mais je vous ai sincèrement donné ma vision des choses. Pardonnez-moi si cette réponse vous parvient tardivement; des affaires importantes au comité, et surtout ma récente indisposition, m'ont malheureusement empêché de combler plus tôt votre curiosité.

Avec mes salutations distinguées,

Maximilien Robespierre