L'État volontariste: vous!
       

       
         
         

René Pibroch

      Monsieur de Robespierre

L'un des locataires de DIALOGUS, Herr Doktor Karl Marx, écrit à votre sujet le commentaire suivant, très subtil:

"Loin de percevoir dans le principe de l'État la source des tares sociales, les héros de la Révolution Française perçoivent, au contraire, dans les tares sociales la source des maux politiques. C'est ainsi que ROBESPIERRE ne voit dans l'extrême pauvreté et l'extrême richesse qu'un obstacle à la DÉMOCRATIE PURE. C'est pourquoi il désire établir une frugalité générale à la spartiate. Le principe de la politique, c'est la VOLONTÉ. Plus exclusif, c'est-à-dire plus parfait est l'esprit politique, et plus il croit à la toute-puissance de la volonté; et, par conséquent, moins il est capable de découvrir la source des tares sociales." Karl Marx, GLOSES CRITIQUES EN MARGE DE L'ARTICLE "LE ROI DE PRUSSE ET LA RÉFORME SOCIALE" PAR UN PRUSSIEN, 1844.

Il en découle deux questions:

1- il est clair pour ce publiciste - dont je vous assure l'importance et le retentissement- que vous êtes l'incarnation de la réalité politique de la Révolution Française. Est-ce que cela vous touche, vous flatte ou vous émeut peut-être? Dans le vif de la synthèse, cet historien a tranché: la Révolution Française, c'est vous...

2- il semble aussi que vous incarniez la DÉVIATION VOLONTARISTE de la révolution politique; cette dite déviation fondant l'inaptitude du régime étatique à saisir la nature OBJECTIVE des tares sociales, et à y remédier. Il est aussi affirmé que les héros de la Révolution Française - synthétisés ici en vous - inversent, dans leur pensée et leur action, les rapports réels, et, pour parler crûment, savonnent la société plutôt que de se savonner eux-mêmes. Quelles sont vos impressions "à chaud" sur une telle analyse?

René Pibroch
         
Robespierre       Cher Monsieur,

On peut se féliciter que l'histoire de notre révolution suscite toujours de l'intérêt, mais il semble que l'espace temporel d'une cinquantaine d'années ait brouillé la vision du Monsieur Marx, le publiciste en question.

Le principe de la politique, est certes, la volonté, mais ce n'est certainement pas la mienne, ni de nul autre, d'ailleurs. Pour la définir brièvement, la politique, c'est le pouvoir de faire les lois. Les hommes sont libres avant de rentrer en société, car ils sont maîtres de leur personne et ne sont dominés par aucune volonté particulière. Afin qu'ils puissent continuer à être libres en société, il faut qu'ils ne soient soumis qu'à une volonté impersonnelle, aux lois, et ces dernières doivent alors nécessairement être l'expression de la volonté de tous les citoyens, de tout le corps social, autrement dit, de la volonté générale et non de celle d'un seul individu. L'inverse signifierait que la nation est soumise à une volonté particulière, qu'elle est avilie. La nation française est une nation libre et souveraine car le pouvoir de légiférer lui appartient, et il existe en France une Assemblée de représentants de la nation librement élus, responsables devant le souverain, qui seule légifère. Je ne pense pas que le publiciste allemand ignore ceci. Il ne peut donc prétendre que je représente en ma personne «la réalité politique» d'un processus aussi immense et majestueux qu'une révolution, que «la révolution, c'est moi», sans vouloir insulter la nation, sans vouloir réduire à néant le rôle du peuple français, seul maître de son destin, ou du moins, sans être lui-même prisonnier d'une vision pervertie, partant des principes du despotisme, de la réalité révolutionnaire, et ne rien comprendre à notre révolution des droits de l'homme.

Car je ne crois pas non plus que les maux politiques proviennent toujours des tares sociales. Bien au contraire, l'une des sources les plus immenses des crimes et des malheurs du monde est l'oubli ou le mépris pour les droits naturels et imprescriptibles des hommes, et notre révolution est faite précisément pour les rétablir et les avoir à la fois comme la base et comme le but de la société. Il ne faut pas s'étonner donc s'il y a des troubles sociaux là où ces droits sont violés, les lois sont par conséquent injustes, les hommes malheureux et opprimés et l'administration, indépendant du contrôle de souverain, mauvaise. Je dirai plus - tout projet social, toute institution qui ne suppose l'homme bon et le magistrat corruptible, est vicieuse par définition. Ainsi, ce n'est point le peuple, la source de la corruption, mais son gouvernement.

Dire que l'extrême richesse et l'extrême pauvreté sont des obstacles à la démocratie pure. J'avoue que je ne sais pas s'il existe la démocratie pure et la démocratie impure. Je ne nierai pas qu'il y a, certes, des maux que la société a peu d'espoir de voir disparaître un jour, comme la grande inégalité des fortunes. Mais je me défends énergiquement de vouloir «établir une frugalité générale à la spartiate», ou niveler les richesses, telles n'ont jamais été mes intentions. Nous ne voulons point des rigueurs de Sparte pour la République française, et nous n'en avons point besoin surtout. La nation française désire la jouissance paisible de la liberté et du règne de l'égalité, et aucun profit honnête ni aucune propriété légitime ne peuvent être ôtés à un homme libre.

L'inégalité des fortunes existe, mais l'égalité des droits répare ce mal inévitable, et c'est cette égalité qui est indispensable dans la société juste. Ainsi, celui qui est riche, n'a point plus de droits ni de valeur que celui qui est pauvre, et l'un ne dominera point l'autre. Mais le droit de posséder est aussi limité, que les autres, par l'exercice des droits naturels des hommes. Je soutiens que ce droit est toutefois subordonné au droit le plus sacré de l'homme, celui d'exister, car l'homme entre en société non seulement pour préserver ses propriétés, mais avant tout pour garantir sa vie! Dans l'état naturel, l'homme n'avait plus de biens que ce qui lui a été nécessaire pour maintenir son existence, point d'autres propriétés que celles qui portaient la marque de son labeur, et point de superflu inutile à sa conservation.

C'est pourquoi, la première loi et obligation de la société est celle qui garantit à tous ses membres les moyens d'exister, la propriété n'ayant été instituée que pour la cimenter; on a des propriétés avant tout pour vivre. La société est maîtresse de la portion de biens indispensables pour conserver l'existence de tous ses membres, et la nation a le droit, et le devoir même, de les réclamer en cas de besoin absolu. Ainsi, notre but n'est point d'anéantir la propriété ou de niveler les fortunes, mais de rendre la vie de tous les citoyens digne et la pauvreté respectable, et la société plus juste, en obligeant le riche de payer plus que le pauvre, et de soutenir l'indigent.

Je pense avoir clairement démontré que, contrairement aux assertions de ce publiciste de renom, d'après vous, la vérité est que nulle déviation volontariste particulière ne peut avoir lieu en France tant que le peuple y garde sa souveraineté et sa vigilance jalouse de sa liberté, ce qui est actuellement le cas. Vous voyez bien qu'il n'est nullement question de croire aveuglement «à la toute-puissance de la volonté», mais de reconnaître la vérité simple et juste que ne peut être d'autre expression de la souveraineté populaire que la volonté générale, le seul guide possible de la législation chez un peuple libre. De même, j'espère vous avoir convaincu que les patriotes ne désirent nullement porter atteinte à la propriété, mais subordonner son exercice à d'autres droits de l'homme, et que dans mes idées, je ne suis point plus partisan du volontarisme ou de l'anarchie que les droits déclarés de l'humanité ne le sont.

Vive la République!

Maximilien Robespierre