Émilie
écrit à

   


Maximilien de Robespierre

     
   

Les moyens de la vertu

    J'aimerais vous entretenir de plusieurs interrogations qui me sont venues à votre sujet.

Vous êtes, sans aucun doute, un homme de génie. Génie d'idées et investigateur de la Terreur, vous avez, pour imposer cette première, fait régner cette seconde. Vous étiez convaincu en tout point que vous étiez détenteur d'une immense vertu et, en général, je vous suis dans cette idée. Pour arriver à votre but ultime de vertu, vous avez justifié vos moyens par le but que vous recherchiez. J'entends par cela que vous avez appliqué ce concept« la fin justifie les moyens». Je sais parfaitement que vous voyez où je veux en venir, et, j'imagine bien votre état d'esprit mais accordez-moi encore un instant. Est-ce que le droit de laisser vivre autrui en lui permettant de faire des erreurs n'est pas un élément de la vertu?

J'ai à vous poser une seconde question qui n'a rien à voir avec mes idéaux personnels, mais qui servirait à combler ma personne d'une parcelle supplémentaire de connaissance. Était-ce si important de décapiter Capet, ou nommé autrement Louis XVI? Je comprends que pour renverser un régime, il faille en éliminer le représentant, mais, ayant conscience que cela pourrait soulever un mouvement royaliste dynamisé par cette exécution, n'aurait-il pas été plus judicieux d'enfermer Capet, et de le laisser pourrir dans ses geôles?

Je terminerai par une question plus personnelle, une fois encore pour combler ma curiosité: pourquoi ne supportez-vous pas le contact physique, et, pourquoi votre mise était-elle si importante? (Car, à mon sens, votre vivacité d'esprit inspire à elle seule assez d'émerveillement pour que l'on vous respecte).

Je vous remercie bien fort de votre présence sur cette fabuleuse invention qu'est l'Internet et vous présente mes sincères salutations.

Émilie


Citoyenne Émilie,

J'ai lu avec beaucoup d'attention votre message, et je crains que vous estimiez faussement l'influence que j'aurais pu apporter au mouvement majestueux de la Révolution, qui n'obéit en fait qu'à la voix du peuple souverain. Aussi, je ne me crois nullement posséder une immense vertu personnelle, je crois seulement avoir assez de lucidité pour distinguer le bien du mal et je dirai que tout homme honnête en a sans doute autant.

Citoyenne, vous vous trompez en réduisant la nature de la Révolution à la logique vicieuse des pères jésuites, comme vous confondez aussi certainement les moyens et la fin de la République. Quel est le but du peuple français? La jouissance de la liberté et de l'égalité sous la protection de la constitution. Seul le gouvernement démocratique peut le lui assurer; or, le principe fondamental d'un tel gouvernement qui le soutien et le fait mouvoir, est la vertu politique, c'est à dire, l'amour de la patrie et de ses lois, le courage de faire le bien et la disposition constante à sacrifier les intérêts personnels au bien général. Pour résumer donc, si l’on se permet de simplifier ce raisonnement, la vertu serait un moyen ou une condition sine qua non là où le but serait la démocratie. Et pareillement, ce but ne pouvant être atteint sans la vertu, vous comprenez que la formule «la fin justifie les moyens» est parfaitement fausse car dans le système de la Révolution française tout ce qui est immoral est impolitique donc contre-révolutionnaire.

De même, le sort de Louis Capet n'a point été considéré suivant cette rude logique de simple intérêt dont vous nous donnez une démonstration, mais même si on l'acceptait, il est néanmoins clair que garder Louis Capet vivant prisonnier signifiait entretenir interminablement un mouvement royaliste permanent et alimenter d'innombrables complots pour le libérer. Mais rassurez-vous, pour moi, la question ne s'est jamais posée ainsi car le peuple a lui-même décidé de son sort lorsqu'il l'a déclaré usurpateur et rebelle, et l'a détrôné.

Vous me demandez aussi si le droit de permettre de vivre à une personne faisant des erreurs n'est pas un élément de la vertu. Veuillez, je vous prie, me rassurer donc que vous ne confondiez point une erreur avec un crime, car, pardonnez-moi si je me trompe, j'ai l'impression que c'est bien le cas. Or, il y a en effet des circonstances précises où il est criminel de laisser un criminel en vie, et vous le savez bien. Sinon, il est certain que tout être humain a le droit à l'erreur, mais je crois que ni la vertu politique, ni la Vertu ne peuvent s'y accommoder, la première ne pouvant mettre en péril le bien public à cause d'une imprudence irréfléchie, la deuxième ne pouvant accepter de laisser son prochain dans l'égarement. Ce qui ne signifie évidemment pas la mise à mort du «fautif».

Pour terminer cette missive, je ne sais pas, Citoyenne, ce que vous entendez lorsque vous me dites ne supportant pas «le contact physique». Je vis, comme vous vous en doutez, parmi d'autres êtres humains que nécessairement je côtoie physiquement en mille gestes quotidiens. Je vous assure que cela ne me rend point malade. En outre, je ne pense pas accorder à mon extérieur plus d'importance qu'il n'est nécessaire pour pouvoir paraître devant les gens, comme je ne crois pas qu'il faille justifier réellement l'humble prétention d'être habillé proprement et décemment.

Avec votre permission, Citoyenne, je vais arrêter là ma plume, et je reste votre humble et dévoué concitoyen. Salut et fraternité!

Maximilien Robespierre