Valérie
écrit à

   


Maximilien de Robespierre

     
   

Les Français et le français

    Citoyen,

Il est possible que mon orgueil m'ait amenée à mésestimer le peuple. J'y travaille, à cet orgueil. Cependant, de nos jours et cela depuis des lustres, une femme doit avoir un ego très solide et avoir une conviction à toute épreuve pour obtenir la vie qu'elle désire. De plus, je te rappelle que je suis du peuple, je n'ai pas de particule, même si c'est encore utile de nos jours, eh oui... Ni de grosse fortune en héritage, ni de terre. Je suis issue du monde des ouvriers agricoles et de l'enseignement. J'y ai appris que si les gens n'ont pas la quiétude matérielle, ils ne sont pas très disposés à philosopher. Je suis profondément d'accord sur la théorie de l'abolition des privilèges. Je dis théorie car ils existent encore aujourd'hui, ils ont juste changé d'apparence. Mais je cherche à comprendre le comment de ce soulèvement simultané. Tous ensemble, au même moment... Plus je regarde le peuple aujourd'hui moins je comprends, ou plutôt si je perçois quelque chose qui me dépasse!

Je voudrais te donner une information de notre époque, même si tu as quelques difficultés, légitimes, à te projeter dans l'avenir: les femmes ont obtenu le droit de vote en 1945. Le code civil a servi à tes successeurs à maintenir le mode patriarcal qui régit la France. Elles avaient le statut de mineures, comme les enfants. Elles devaient demander l'autorisation à leur père puis à leur mari pour tous les actes de la vie. Il n'y avait pas urgence, c'est sûr. Il a fallu attendre 1945 pour le droit de vote et la fin des années 1960 pour avoir le statut de majeure au même titre que les hommes. Où se trouve la différence pour elles. Révolution ou pas elles n'étaient pas libres et peu respectées. Je ne mésestime pas le peuple français de savoir où se trouve son intérêt!

J'ajouterai que, sans vouloir te donner des conseils, tu as une chance extraordinaire de communiquer avec ces jeunes qui travaillent à te réinventer un procès en classe. Ils te demandent tes arguments, donne les leurs et enfin dans quelques cours d'Histoire une vérité fera surface. De plus, les représentants de Dialogus ne t'ont pas prévenu des changements orthographiques et grammaticaux du français contemporain. Je ne crois pas utile de corriger la forme du courrier que tu reçois des jeunes mais plutôt de corriger le fond et de leur donner des explications claires et exploitables en cours d'Histoire. Cela me semble important, la vérité les touche et ils savent la reconnaître, même s'ils ne savent pas toujours écrire correctement.

Merci d'avance pour eux et j'espère qu'ils reliront le courrier que tu as eu l'amabilité de nous faire parvenir.

Cordialement,

Valérie

Vivent les droits de l'Homme en France, en Chine et ailleurs...

Ma chère citoyenne,

Pardonne-moi ce long silence. Tu n'ignores pas, je pense, que j'ai une santé fragile, mais malgré mon indisposition je suis content de te retrouver à nouveau. Je vois cependant que ce sont les mêmes questions qui te préoccupent; or, si je ne puis juger le peuple de ton époque, je ne saurais d'avantage apporter à tes interrogations d'autres réponses que celles que je t'ai déjà fournies.

Pour que tu puisses comprendre «ce soulèvement simultané», ne simplifie pas les événements en imaginant que la France entière s'est levée à la même minute! Comprends plutôt que partout en France les hommes étaient prêts à combattre pour leurs droits et la liberté et qu'ils le faisaient déjà. Qu'ils se sont déjà levés pour les élections aux États-généraux où tout le monde avait placé son grand espoir de changements en faveur d'une société juste, libre et fraternelle. Qu'aux États-généraux, les députés du Tiers ont réclamé l'application des principes de la raison et de la justice dès les premiers jours et ils se sont proclamés l'assemblée constituante trois semaines avant le quatorze juillet! Pourtant, ç'en aurait été fait de cette liberté naissante si le peuple n'avait pas fait sienne cette lutte pour la liberté en prenant la Bastille à Paris, en s'en allant en guerre contre les seigneurs, en étant toujours vigilant pour protéger la liberté publique de tous les attentats du despotisme. C'est certainement une chose difficile que d'imaginer une révolution si l'on ne l'a pas vécue; mais nous-mêmes avons vécu cette révolution comme une merveille car un peuple qui secoue le joug de l'oppression et recouvre sa souveraineté originelle, c'est aussi merveilleux que la naissance d'un monde nouveau.

Je ne peux qu'être désolé que, si on en croit à ton récit, les citoyennes aient été si cruellement desservies par l'avenir; alors que même actuellement, si j'admets que le législateur n'a pas cru sage de confier aux femmes le droit de voter, j'observe que les assemblées primaires exercent le plein exercice de leur souveraineté lors de ses séances et nul ne peut donc leur interdire d'accepter les femmes dans leur sein. Je sais pertinemment qu'il arrive aux citoyennes de joindre leurs voix à celles des hommes. Et je souligne toutefois qu'en leur ôtant le droit de vote, le législateur a précisé de ne le faire que «dans l'état actuel des choses», espérant les bienfaits prochains du progrès humain dont la révolution est porteuse. Or, s'il a été si grandement reculé, j'en déduis que le despotisme n'est pas entièrement ébranlé, que les séides de l'oppression osent encore espérer replonger l'humanité sous le joug de leurs préjugés. Dieu me garde de voir ce jour arriver.

Je vois, citoyenne, que tu m'exhortes à intervenir davantage pour répondre aux questions d'élèves! Sache que j'apprécie que tu lises ainsi ma correspondance et que je ne refuse pas de donner aux jeunes de ton époque des explications lorsqu'ils le demandent. Mais je ne m'abaisserai point à me justifier dans des procès imaginés par des professeurs qui, plutôt que de juger, devraient venir eux-mêmes demander des éclaircissements au vu de tant de bêtises que j'ai dû reprendre. Si, malgré très peu de loisirs que les devoirs d'un représentant du Peuple me laissent à un moment aussi tragique que celui où se trouve notre Patrie, j'ai accepté cette mission au sein du Dialogus, c'était pour pouvoir porter aux générations futures la vérité sur les principes et le cours d'une Révolution telle que la nôtre et pour défendre les idées des droits de l'humanité qu'elle a fait siennes, mais non point pour me substituer aux maîtres d'école. Je suis donc prêt à guider un élève qui cherche à comprendre la vraie histoire révolutionnaire, perdu dans les mauvais manuels et abandonné par ses professeurs ignorants, et peu m'importent les fautes d'orthographe qu'il a pu faire, mais je ne daignerai guère répondre à une missive lisse du moindre travail de réflexion.

Porte-toi bien, citoyenne, et accepte mes fraternelles salutations.

Vive la République!