Victor
écrit à

   


Maximilien de Robespierre

     
   

Les dernières semaines de votre vie

   

Citoyen Maximilien Robespierre,

Du haut de ce début de XXIe siècle, je contemple avec effroi la diabolisation que vous a fait subir la postérité, héritière de la réaction thermidorienne, laquelle donne de vous l'image d'un buveur de sang, d'un guillotineur fanatique. Loin de cautionner tous ces mensonges qui frappent le vertueux et épargnent le traître, je sais plus que tout autre à quel point votre idéal de république était juste et humain, que vous avez œuvré pour rendre la Terreur la plus clémente possible sans rendre cette clémence dangereuse pour la nation, et que vous n'êtes pas responsable des dizaines de milliers de Vendéens massacrés par des assassins qui ont échappé à votre contrôle.

Je ne sais pas grand-chose, en revanche, des dernières semaines de votre vie, des quarante jours durant lesquels les faux patriotes de la Convention ont fait tomber quelque mille huit cents têtes à Paris; certains témoignages vous disent malade pendant cette période, d'autres jurent que vous étiez effrayé par les menaces de mort qui pesaient sur votre personne. Je m'adresse donc directement à vous pour connaître la vérité. Armé de ce nouveau fait qui vous innocente d'un crime dont on vous accuse injustement, j'espère pouvoir œuvrer à votre réhabilitation, et contribuer à l'émergence du jour qui sera celui où la postérité honorera ce qu'il y avait de grand en Maximilien Robespierre.

Fraternellement,

Citoyen Victor


Citoyen Victor,
 
Ne croyez pas que l’usage de la diabolisation, si on reprend votre expression, soit réservé à votre siècle seul. J’avais déjà plusieurs fois dénoncé cet arme terrible dont la contre-révolution se sert avec tant d’adresse et - hélas- tant de succès: la calomnie. Aussi, il ne peut y avoir de mensonges sur moi répandus à votre époque que je n’aurais déjà entendus; en somme, rien n’est nouveau sous le soleil. Depuis longtemps, j’ai abandonné ma bonne réputation en pâture aux ennemis de la Révolution; qu’importe que mon nom soit sali, pourvu que la République vive et que le peuple triomphe.
 
Maintenant, si vous voulez savoir comment je vis ces derniers temps, je vous informe que je ne suis guère plus malade qu’à l’habitué (Dieu sait que j’ai une santé fragile), ni plus effrayé par des menaces que je ne l’étais les cinq dernières années de mon existence. Mais on s’ébranle inexorablement lorsqu’on reste un témoin impuissant des crimes horribles qui se commettent impunément aujourd’hui. Devant tant de perfidie, il n’est guère possible de rester muet, et viendra bientôt le jour où j’élèverai ma voix pour déchirer le voile du silence qui semble couvrir l’horreur, dussé-je en mourir.
 
Salut et fraternité, Citoyen!
 
Maximilien Robespierre