Paula Grimoldi
écrit à

   


Maximilien de Robespierre

     
   

Les dernières heures

    Cher M. Robespierre,

Je vous prie de m'excuser si mon français est imparfait. Je vous écris d'Amérique du Sud et je crois que vous serez heureux de savoir que même ici, dans ces terres lointaines, nos avons eu des hommes forts et braves comme vous et vos amis, qui ont tout donné, même leur vie, pour achever la Révolution. C'était en 1810, ils étaient fiers de se nommer vos disciples et on les appelait aussi les Jacobins.

C'est triste de dire aussi que leur sort n'a pas été meilleur que le vôtre. Quelques-uns sont morts empoisonnés, d'autres poignardés ou fusillés, et d'autres encore, tout simplement oubliés de leurs contemporains...

Monsieur Robespierre, je vous admire de tout mon coeur, et je vous assure que les sublimes idées républicaines que vous avez soutenues si passionnément sont aussi les miennes - mais aujourd'hui, il nous manque des hommes comme vous!

Maintenant je voudrais vous poser quelques questions: Qu'est-ce qui s'est passé pendant ces heures terribles, après que les brigands n'eurent pas laissé Saint-Just parler à la Convention le 9 thermidor? Pourquoi ne vous êtes-vous pas défendu? Pourquoi étiez-vous enfermés dans l'Hôtel de Ville sans rien faire? Pourquoi n'avez vous pas essayé de résister pendant ces heures où vous auriez pu vous sauver? Quoi! N'y avait-il pas de révolutionnaires qui auraient couru vous aider? J'ai lu que vous étiez malade, fatigué, que vous cherchiez le martyre, que la situation était désormais hors de contrôle, que vous ne voulez pas sortir de la légalité... beaucoup d'hypothèses, mais aucune conclusion certaine.

Ces questions auxquelles personne n'a su répondre jusqu'à aujourd'hui, troublent les coeurs de tous ceux qui se veulent vos amis, moi parmi eux.

Cher Citoyen Robespierre, je vous salue avec mon éternelle admiration et mon profond respect, et j'espère que vous voudrez bien me répondre.

Paula, d'Argentine

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Cher M. Robespierre,

J'espère que vous avez eu de bonnes vacances et que vous vous êtes reposé un peu de tous vos lourds travaux et tous vos soins.

Croyez-vous, Citoyen, que vous pourrez maintenant répondre ma lettre du 6 juin («Les dernières heures») , qui a été publiée il y a quelques semaines dans votre page de Dialogus? Excusez-moi si je fais erreur, mais j'ai vu quelques lettres qui semblent avoir été publiées après la mienne, mais celle-ci est restée sans réponse! Ne m'oubliez pas!

Merci, M. Robespierre, croyez à mes sentiments les plus respectueux.

Paula

Chère citoyenne Paula,

Ne vous croyez surtout pas oubliée, et pardonnez-moi si ma réponse a mis du temps à venir; certainement, mes pénibles travaux et à plus forte raison, ma récente indisposition ont été la cause de ce fâcheux retard. Je suis navré de vous avoir ainsi obligée de patienter, et il ne me reste plus qu'à faire amende honorable auprès de vous en réparant rapidement ma faute.

Qu'il me soit permis de vous rassurer, chère citoyenne, votre français est des plus purs, car ce ne sont point des formules alambiquées et dépourvues de sincérité qui comptent, mais des mots simples et honnêtes qui viennent du fond du coeur.

Vos paroles sont pour moi une douce consolation, et votre narration du tragique destin de vos compatriotes qui ont osé défier les tyrans et se montrer les vrais patriotes fidèles aux idées des droits de l'homme ne m'a point laissé indifférent. Je ne puis que vous remercier d'avoir préservé la mémoire de ces héros, elle sera toujours précieuse à l'humanité, et je suis heureux de retrouver en vous une âme républicaine.

Je passe maintenant à votre question. Vous voulez savoir pour quelle raison je n'ai pas «essayé quelque résistance pendant ces heures où j'aurais pu me sauver» le neuf thermidor - pour avoir été malade, fatigué, apprenti martyre ou trop respectueux de la légalité? Ne craignant pas la mort, je ne la cherche pas obstinément pour autant, et en respectant les lois, je n'oublie pas une seconde que tout peut être illégal dans une révolution, car il n'y a pas de plus grande loi que celle du salut du peuple. Quant à la fatigue, je peux avouer que, mis à part quelques semaines du repos pris à la fin de la Constituante, c'est, depuis le début de la révolution, mon état permanent.

Pourtant, à vos interrogations, il y a une réponse toute simple. Les principes qui ont dicté ma conduite ce jour-là sont les mêmes qui ont inspiré toutes mes actions, et vous n'aurez aucun mal à les comprendre si, comme vous le dites, vous partagez avec moi les idées républicaines.

Pour tout ami de la République et de la démocratie, le peuple seul détient la puissance souveraine, cette vérité est aussi simple que sacrée. Le corps politique constitué de ses représentants reçoit des mains de la nation la puissance législative, le pouvoir de traduire en lois la volonté générale, et, par cette délégation, il est aussi inviolable et sacré que le peuple lui-même. Celui qui porte atteinte à l'assemblée des députés du peuple attaque par là même le souverain, celui qui se dérobe à son autorité ou veut la ravir se montre l'ennemi de la cité et tend à la dictature. Certes, les hommes sont faibles et peuvent être corrompus, mais qu'y a-t-il de commun entre eux et l'idée de la représentation nationale? Et quand même j'accuserais les élus véreux, quand même je dénoncerais le sénat corrompu, quel pouvoir pourra trancher entre lui et moi? Seul le peuple peut châtier ses mandataires. Comment pourrais-je me substituer au peuple ou, pire, me servir de lui afin de substituer ma justice à la sienne, la volonté générale à ma volonté particulière? Qui suis-je pour me rebeller contre la représentation nationale? Si je le faisais, non seulement je confirmerais ainsi toutes les horribles accusations de dictature portées contre moi, mais surtout je me mépriserais et me haïrais, la vie me deviendrait insupportable, car il répugne le plus au monde à un républicain toute idée de tyrannie.

J'espère que vous comprenez, chère Paula, qu'il ne s'agit donc point d'obéir aveuglément à une légalité abstraite et stérile, mais de respecter et d'observer pieusement les grands principes républicains sans lesquels la société démocratique ne peut exister, sans lesquels la liberté n'est plus.

Or, ces choses me sont bien plus chères que la vie. Que signifierait la vie s'il fallait la vivre dans la honte et l'opprobre? Je préfère me sacrifier mille fois plutôt que trahir mes convictions et violer ces maximes, et je suis sûr que tout patriote honnête le ferait à ma place.

Sur ces paroles, je vous demande la permission d'achever ma lettre et reste, chère Citoyenne, votre très humble et très obéissant serviteur.

Maximilien Robespierre