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Maximilien de Robespierre

     
   

Le dérapage de la révolution

    Certes, il semblerait que la Terreur fut, dans un premier temps, le ressort de la nécessité. En effet, les Espagnols franchissaient les Pyrénées, les Anglais étaient à Toulon, les Prussiens bien au-delà du Rhin et la révolte vendéenne battait son plein.

De simple institution exceptionnelle, elle s'est ensuite émancipée, peu à peu, en doctrine politique visant à la «regénération des murs», entendant bien exterminer l'ancien monde et les opposants pour créer enfin la cité idéale. N'est-ce pas ce glissement idéologique, dont tu pourrais être un des responsables, qui transformera la Révolution en tragédie?



Citoyen,

La chose qui transforma la révolution en tragédie, fut le refus voulu et délibéré des droits de l'homme, et le système perfide de calomnie dont usaient les partisans du despotisme monarchique osant s'opposer à la volonté souveraine du peuple et au règne de la liberté et de l'égalité.

La terreur qu'inspirent les droits de l'homme libre à tous les tyrans du monde est certes bien plus grande et effrayante à leurs yeux que ces mesures d'exception auxquelles les atrocités des royalistes et les attaques subversives de leurs agents nous ont forcés à recourir afin que la République puisse vivre et s'affermir.

Ces mesures justes et nécessaires n'ont d'autres buts que ceux que nous avons toujours proclamés ouvertement. Le but principal de notre révolution, c'est la jouissance paisible de la liberté et de l'égalité, de tous les droits de l'homme. Mais à l'extérieur, tous les tyrans du monde se sont ligués contre nous pour anéantir la liberté des Français, et parmi nous, les amis des tyrans complotent, et ils continueront de comploter tant qu'il leur restera l'espoir de voir leurs desseins perfides triompher. Donc, pour arriver au règne paisible des lois constitutionnelles, il faut finir la guerre de la liberté contre la tyrannie et écraser les ennemis de la liberté par la terreur.

Voici les principes des mesures extraordinaires de salut public que le gouvernement révolutionnaire a dû employer. Elles n'ont guère d'autres buts, que celui de la protection de la République et de ses citoyens. Elles ne peuvent et n'ont jamais servi à la «régénération des murs»; cette dernière, d'ailleurs, s'est déjà opérée dans le peuple français, lorsqu'il a brisé les chaînes du despotisme pour en faire des trophées de la liberté. Quant à la cité idéale, nous ne voulons point redonner à la république française d'autres lois que les principes de justice et de raison qui sont gravés dans le cur du peuple, ainsi pour être vertueux, il suffit au peuple de rester ce qu'il est, et aucune intervention n'est nécessaire. Jamais je n'accepterai l'idée que la terreur doit être dirigée contre le peuple, elle ne doit viser que ses ennemis!

Ne me croyez pas pour autant naïf, plusieurs fois j'ai parlé des dangers que comportent les mesures révolutionnaires. Je suis conscient et en avais averti mes concitoyens que les ennemis du gouvernement guettent non seulement ses erreurs, mais veulent retourner contre lui ses mesures les plus raisonnables. Il est difficile pour un homme honnête d'imaginer les abus dont useront les contre-révolutionnaires hypocrites pour déshonorer l'oeuvre de la révolution; tous les remèdes de nos maux deviennent poison entre les mains des hommes perfides.

Il est évident, et je suis loin de le nier, qu'il existe en République une conspiration ayant pour but d'avilir et anéantir la Convention par le système de la Terreur. Je n'ignore point que les agents vicieux et corrompus poursuivent et jettent injustement les patriotes en prison pour la moindre erreur, alors qu'ils sont bien enclins à pardonner les crimes du despotisme, mais je n'y vois d'autres buts politiques que celui de désespérer le peuple et de laisser les contre-révolutionnaires demeurer tranquilles et en toute impunité. Revenant à votre question, pour nommer avec certitude les auteurs de ce plan machiavélique, il suffit de se demander à qui il profite. Je ne cesse de mettre en garde tous les honnêtes citoyens contre ce système pervers de l'oppression des gens simples, inventé et animé par la main étrangère, car c'est précisément ce que veulent nos ennemis. Désespérant de nous vaincre par les armes ou de nous replonger dans l'esclavage par le modérantisme, ils veulent nous ramener au despotisme par les excès. Il n'y a pour Pitt et tous les tyrans armés contre nous, pas de joie plus grande que de voir les citoyens français s'entr'égorger. Il n'y a qu'un seul moyen pour les bons citoyens de déjouer ces plans horribles, c'est de rester vigilants et fidèles aux principes de la révolution, de s'unir pour écraser nos misérables ennemis et faire triompher le système de la justice et de la liberté.

La République ou la mort !

Maximilien Robespierre