Une citoyenne
écrit à

   


Maximilien de Robespierre

     
   

Le déisme 

   

Salutations, citoyen Robespierre,

J'étudie en ce moment la Révolution française et je n'ai pas bien saisi ce qu'est «l'Être suprême». Est-ce une forme de déisme, ou une nouvelle religion dont vous auriez été le grand prêtre, comme certains de vos détracteurs aiment à le faire penser? Quel était votre but lorsque vous avez organisé cette grande fête le huit juin 1794? Merci de m'éclairer sur ce point.

La République ou la mort,

Une citoyenne


Chère citoyenne,

Ce n'est point moi, mais Jacques-Louis David, notre grand peintre et cher collègue, qui s'est chargé (comme de tant d'autres manifestations, d'ailleurs) de l'organisation de la fête en l'honneur de l'Être suprême. Pour ma part, je me suis borné à proposer à l'Assemblée nationale de décréter ladite fête parmi d'autres fêtes républicaines, et je ne vous cacherai pas ma grande satisfaction de la voir se réaliser le vingt prairial dernier.

L'Assemblée a tenu de réaffirmer par le même décret la liberté des cultes, car on ne combat point le fanatisme par un fanatisme nouveau! Le peuple est sensible à la parole de l'Église et attaché aux superstitions séculaires. Les heurter de front serait impolitique, contraire au bon sens, et plus prompt à allumer des nouvelles Vendée partout qu'à faire naître le règne de la raison. Mais les fanatiques n'ont rien à attendre de nous, au contraire: ce culte civique de l'Être suprême permettra au peuple de s'affranchir en douceur des siècles du despotisme doctrinaire. Car il s'agit bien de retrancher de la religion tout ce que les siècles du despotisme et la mainmise des prêtres y ont apporté d'étranger et de pervers, pour n'en garder que son essence qui lui est par définition supérieure et antérieure: les principes éternels de la morale et de la vertu.

Il ne s'agit donc point d'une religion quelle que soit la forme qu'elle prend, et pour cause: l'Assemblée n'a pas vocation à s'ériger en autorité spirituelle. Il n'est pas du ressort des législateurs de trancher dans les discussions interminables des philosophes. Les représentants du peuple ont agi en législateurs, pour qui tout ce qui est utile au monde et bon dans la pratique, est la vérité. Toute institution, toute doctrine qui console et qui élève les âmes, doit être accueillie. Au-delà de toute croyance personnelle, l'idée d'un grand être consolateur et justicier, porteur et garant de la morale, est naturellement utile au bien public. C'est une conception qui élève les âmes et veille sur l'humanité. Et parce qu'elle rend les hommes meilleurs, les invitant à la paix et au bonheur sur terre, elle est donc républicaine. Quoi de plus naturel pour l'Assemblée que de promulguer cette institution civique qui n'aspire qu'au respect des lois morales et des valeurs universelles. Il n'y a pas d'autre culte digne de l'Être suprême que la pratique des devoirs de l'homme.

Ma réponse vous a-t-elle satisfaite, citoyenne?

Avec mes salutations fraternelles, votre dévoué concitoyen,

Maximilien Robespierre

Très cher citoyen Robespierre,

Recevoir une réponse de vous me satisfera toujours. Cependant, j'ai encore quelques questions, si cela ne vous importune point.

Qui, le premier, a introduit l'idée d'Être suprême? De plus, en préambule de la Déclaration des Droits de l'Homme, il est fait référence à l'Être suprême; il serait donc complètement absurde d'affirmer que vos confrères de la Convention était contre ce culte républicain, puisqu'ils avaient de plein gré admis cette Déclaration. N'ai-je pas raison? Ou peut-être a-ton ajouté cette courte phrase mentionnant l'Être suprême plus tardivement?

Et à propos du comité de salut public. Comment les décisions étaient-elles votées? On voit que certains décrets n'étaient signées que par deux membres, cela suffisait-il pour que ce décret soit appliqué?

Merci beaucoup pour votre aide si précieuse, je vous en suis éternellement reconnaissante.

Une citoyenne

Citoyenne anonyme,

L'idée de l'Être Suprême est présente dans les écrits philosophiques de tous les temps, mais je suis au regret de ne savoir vous dire quel sage a eu le premier l'heureuse idée de la formuler. Qu'il y ait à l'Assemblée, un pauvre parti d'athées qui mugissent de rage à l'évocation de ce grand Être protecteur et justicier, cela ne fait pas de doute, mais l'idée n'était certes inconnue ni de mes collègues de la Convention, ni de ceux de la Constituante qui ont voté le 26 août 1789 la Déclaration des Droits de l'Homme, en présence et sous les auspices de l'Être Suprême.

Passons à votre seconde question maintenant. Avant tout, le Comité de salut public ne décrète rien, il n'a aucun droit de légiférer, ceci étant la prérogative de la seule Assemblée. Le Comité prend des arrêtés, qui doivent comporter au moins trois signatures s'ils émanent d'une séance plénière, mais qui peuvent n'en avoir que deux s'ils sont issus d'une section du Comité. De même, un extrait des registres du Comité doit comporter la signature de deux membres du Comité qui certifient sa conformité à l'original. En outre, les décisions y sont prises à l'issue de la délibération commune sur les affaires courantes, après qu'un commun accord est trouvé pour toutes les questions.

Avec mes meilleurs sentiments,

Maximilien Robespierre

Bonjour Citoyen,

On peut donc en conclure que votre signature n'était pas nécessaire aux décisions du Comité. Alors pourquoi vous accuse-t-on de tout? Avez-vous vraiment signé l'ordre d'envoyer Carrier à Nantes, et celui d'envoyer Fouché et Collot d'Herbois à Lyon, pour qu'ils s'y livrent à de telles atrocités?

Un autre point, toujours à propos de l'Être suprême: j'avais compris que vous souhaitiez faire reconnaître aux hommes une entité supérieure (l'Être suprême) pour les pousser à être meilleurs. Car vous pensiez qu'avec cette «religion républicaine», si les hommes l'admettaient, ils suivraient des principes de morale et de vertu et seraient bons les uns envers les autres. Ai-je raison d'avoir compris comme cela? Mais comptiez-vous rendre un culte réel à l'Être suprême, créer un clergé, bref, en faire une religion à part entière ou tout simplement vous arrêter à cette simple reconnaissance de son existence?

Enfin, que pensez-vous du culte décadaire et de la théophilanthropie? Ceux qui vous ont succédé et qui critiquaient l'Être suprême parce qu'ils trouvaient cela imbécile ont finalement fait la même chose...

Salutations,

Une citoyenne anonyme.

Citoyenne anonyme, qui ne fera pas faute de se présenter enfin,

Il est évident que l'absence de ma signature n'entrave nullement l'exécution des arrêtés du Comité; pourquoi en serait-il autrement? Donc, il serait plus logique d'adresser votre interrogation à ceux qui m'accusent de tout.

Quant aux représentants du peuple en mission, c'est la Convention nationale qui décrète d'y envoyer ses membres ou de les rappeler en son sein. En la matière, elle peut le faire sur proposition du Comité de salut public, mais toutes les nominations n'émanent pas du Comité. L'envoyé entretient une correspondance avec le Comité qui tâche de le guider dans l'accomplissement de sa mission, mais il n'en est responsable que devant l'assemblée.

Le mot «théophilanthropie» peut être traduit du grec comme «amour de dieu pour les hommes», mais je pense que vous le savez déjà vous-même. À part cette remarque, je ne peux vous dire rien de plus à ce sujet, car j'ignore ce que vous entendez par cela.

Enfin, je redis que la proclamation de l'existence de l'Être suprême n'est point une religion. Au contraire, ce culte civique permettra au peuple de s'affranchir des formes et des dogmes des religions existantes, de distinguer dieu de l'encensoir. L'idée d'Être suprême n'exige aucune autre forme de culte que la pratique des devoirs de l'homme; c'est donc ni décadaire, ni hebdomadaire. On est un être humain et on a l'obligation morale de se comporter comme tel à chaque instant de notre vie. Il n'y a que des hommes pervers qui peuvent y voir un mal.

Salut et fraternité!

Maximilien Robespierre