Le bon roi Louis et le petit Maximilien
       

       
         
         

Audet

      Citoyen,

Vous vous rappelez? Quel âge aviez-vous alors? Dix ans? Douze ans? Louis XVI passait par ici. Arras n’était qu’une étape. Prévenus à la dernière minute, les notables de la ville et les bons pères du collège vous avaient soufflé un petit compliment à dire pendant le changement d’équipage. Ce jour-là, il pleuvait des cordes. On ouvrit la portière du carrosse royal. L’intérieur était sombre. Vous vous êtes agenouillé dans une flaque pour réciter votre boniment. Le roi resta invisible derrière ses rideaux. Il repartit sans même vous dire un mot. Est-ce de ce jour que vous avez commencé à tracer votre plan de carrière?

Un libéré de thermidor
         
         

Robespierre

      Celui qui vous a relaté cet épisode de ma vie, l'a fait d'une manière fort inexacte en vous laissant entendre que cela s'est passé à Arras lorsque j'étais encore enfant. Je n'ai guère l'habitude de parler de cette histoire, mais m'empresse de vous en donner des détails afin que cela ne prête à aucune équivoque. 

J'ai effectivement eu à féliciter le roi Louis XVI lorsqu'il rentrait à Paris après son couronnement à Reims. Par conséquent, ceci nous place en juin 1775, précisément le 15, si ma mémoire est bonne, et elle l'est, n'est-ce pas? J'avais alors 17 ans accomplis. Nous n'étions point à Arras, mais à Paris, rue Saint-Jacques, devant le Collège Louis-le-Grand. Nul changement d'équipage n'y eut lieu. Le principal du collège étant heureusement prévenu suffisamment à l'avance, la réception, loin d'être fortuite, a été soigneusement préparée depuis des semaines. Le professeur de rhétorique a rédigé pour la cérémonie un compliment superbe en vers, que j'ai été désigné de réciter. Il va de soi que personne n'attendait du roi une réponse, ceci n'étant qu'un arrêt parmi d'autres dans la longue procession du retour.

Visiblement, citoyen, le seul point de l'histoire où vous ne vous êtes pas trompé, est que le temps fut bien mauvais ce jour là; il pleuvait comme à l'accoutumée, et je dus m'agenouiller sans faire beaucoup d'égards à l'humidité du sol, je vous l'accorde. L'eau de la pluie ne m'effrayait guère outre mesure; n'étant pas en sucre, je ne risquais pas de fondre. 

Ma «carrière» que vous invoquez, était déjà tracée à ce moment là, car depuis ma rentrée à Louis-le-Grand je savais parfaitement que je serais avocat. Si vous pensez insinuer que cet événement a fait vivre dans mon coeur un sentiment de rancune ou une soif puérile de vengeance envers le roi, eh bien! je vous avoue sans honte, qu'au contraire comme tout français de l'époque, et bien naïf à mes 17 ans, j'étais infiniment fier d'avoir eu «l'honneur» de saluer ce jeune roi qui incarnait aux yeux de la nation en sa personne toute espérance de l'avenir prometteur pour la France. La seule rancoeur que j'avais conçue fut contre le mauvais temps: cette grande fête aurait dans mon esprit mérité tous les soleils du monde.

Que le temps a changé depuis, vous ne trouvez pas, citoyen?

Je vous prie de recevoir, citoyen, mes meilleures salutations.

Maximilien Robespierre