La vertu
       

       
         
         

Simon Larente

      Citoyen, 

Pourquoi avoir fait guillotiner tant de gens au nom de la vertu? Je comprends que dans un monde idéal, cette dernière aurait dû triompher car elle est sans faille. Les hommes étant imparfaits, ils sont incapables d'élever la vertu au-dessus de tout et de créer un pays, un régime qui s'appuierait sur elle. Cela étant dit, pourquoi vous acharner à vous battre pour elle et pourquoi faire mourir tant de personnes? Le projet est irréalisable, pourquoi ne pas l'admettre et tout arrêter?

Merci de m'avoir lu, citoyen. 

Simon Larente
         
         

Robespierre

      Citoyen,

Vous me paraissez être quelqu'un de pur et de sérieux, alors je ne puis croire que nos visions de la justice et de sa place dans ce monde diffèrent sensiblement. Mais manifestement, il n'en va pas de même pour la vertu, ou alors c'est une incompréhension. 

Je vais ici m'expliquer car qu'est-ce que j'entends par la vertu? Rien d'idéaliste, appartenant à l'ordre moral ou philosophique. La vertu dont je parle, c'est la vertu publique, la même qui est à l'origine de tant de prodiges dans la Grèce et dans Rome, cette vertu n'est rien d'autre que l'amour de la patrie et de ses lois. Vous convenez aisément que tout homme citoyen de son pays aime et chérit sa patrie, et vivant en cité, est tenu d'en respecter les lois. Rien d'irréel ou d'idéaliste à cela; je dirai que c'est la base même des relations civiques dans une République.

Les hommes sont imparfaits évidemment, et celui qui enfreint les lois de sa patrie, menace la cité, trahit par là la vertu publique, est exclu du nombre des bons citoyens, il doit donc être puni suivant la gravité du forfait qu'il a commis. Mais celui qui complote contre son pays, qui pactise avec l'ennemi déchirant son sol, qui s'oppose au bonheur du peuple et à la marche glorieuse de la République, qui porte atteinte à son existence même et prépare sa perte, et dont les crimes mettent la patrie en danger de mort, eh bien, seule la mort peut en être la rédemption. Malgré mon aversion pour la peine de mort, je me plie à la seule et ultime raison la justifiant: la survie de ma patrie, et s'il faut que les traîtres et les assassins des patriotes meurent pour que la patrie vive, eh bien soit, je trouve qu'il est vertueux et juste de protéger l'innocence contre ses oppresseurs et de faire abattre sur leurs têtes infâmes le glaive de la loi.

En espérant vous avoir répondu,

Salut et fraternité, citoyen,

Maximilien Robespierre


 



 

Simon Larente


 
Citoyen,

Nos visions de la justice semblent en contradiction, mais peut-être n'avons-nous tout simplement pas la même définition de la justice. Je ne m'éterniserai pas sur ce sujet, à moins que vous ne désiriez en discuter plus longuement, mais je préfère vous amener sur le terrain de ce que vous appelez la «vertu publique». 

Il s'agit, certes, de l'amour de sa patrie et de ses lois. Mais en suivant ce raisonnement, pouvons-nous dire que les gens qui meurent actuellement, accusés de trahison, ont «violé» cette «vertu publique»? Non, citoyen, car ils aiment leur patrie et ses lois. La même patrie que la vôtre, la France, mais avec d'autres lois. Louis Capet aimait la France et il l'a dit et répété jusqu'au roulement de tambours qui a couvert ses dernières paroles. Ainsi, la «vertu publique» n'est pas une vérité absolue et ne peut pas être un critère pour décider de la vie ou de la mort des individus. 

La vertu à l'origine des prodiges de la Grèce et de Rome semble aussi en contradiction avec la vision que vous avez d'elle. En effet, les Romains ont aboli une monarchie pour instaurer une république qui est aussitôt devenue un monstre de corruption où se sont succédés dictateurs et oppresseurs et où l'esclavage et l'exclusion de la plèbe régnaient en maîtres. Je ne puis croire que vous puissiez admirer cette «vertu». La république romaine est devenue par la suite un empire tyrannique, vous le savez. N'oubliez pas que l'Histoire tend à se répéter...

Je ne puis qu'être en accord avec le principe des lois. Il s'agit de la base de la civilisation. Je suis aussi d'accord avec le principe qui veut que toute personne qui trahit les lois trahit, par la même occasion, la «vertu publique» et doit être puni. Il y a cependant une nuance. Cette personne n'a pas nécessairement porté atteinte à SA vision de la «vertu publique» mais bien à la vision du plus fort, celle de celui qui a imposé ses vues par la force. Il fut un temps où la vertu de César primait, puis il y a eu celle des rois de France, et maintenant celle de la Convention, voire celle de Maximilien Robespierre. 

J'aimerais pousser le raisonnement un peu plus loin si vous me le permettez. La Vertu (avec un «V» majuscule), celle que vous appelez «philosophique» ne peut que passer avant toute autre chose, vous en conviendrez. Elle nous apporte la morale et les valeurs de base (liberté, respect, égalité, etc.) et ne peut qu'être absolue, être la même pour tous les Hommes et il doivent s'y conformer. La «vertu publique» quant à elle, varie pour chacun de nous. Faire mourir quelqu'un à cause de sa «vertu publique» va à l'encontre des principes de la Vertu que sont le respect et la liberté. Il est donc immoral de tuer au nom de la Vertu ou de la «vertu publique». 

Cela amène évidemment la question du châtiment de celui qui a porté atteinte à la «vertu publique» du plus fort. La réponse est brève et simple: l'emprisonnement, l'amende, la disgrâce et même la «ré-éducation» sont des actions à envisager. Bien sûr, elles vont à l'encontre de la Vertu, mais de deux maux (la prison ou la mort), cette même Vertu nous pousse à opter pour celui qui respecte la vie (l'ultime but de l'existence). Vous pouvez faire arrêter les «traîtres», arranger les procès (vous savez très bien que ceux de Danton et Desmoulins l'étaient), remplir les prisons, mais pas tuer, Citoyen. Il faut convaincre, faire changer les opinions, mais il ne faut pas enlever la vie. C'est suivre le chemin du Mal. Personne ne peut encourager une république qui s'appuie sur lui.

Je ne prône pas l'anarchie (bien que mon texte puisse sembler le faire) car des lois, une «vertu publique» quelconque s'appliquera toujours et encadrera la société. Par cet élan philosophique, je tente seulement de démontrer qu'on ne peut tuer au nom de la Vertu (ou d'une vertu). Cela revient au ridicule argument de ceux qui tuent au nom de Dieu.

Pardonne cette longue lettre, Citoyen. Je te remercie de l'avoir lue.

Simon Larente
         
         

Robespierre

      Citoyen,

Veuillez bien m'excuser pour le retard mis à répondre à ce courrier qui s'est malencontreusement égaré parmi mes dossiers au Comité.

Permettez-moi de ne point être d'accord avec vous sur certaines maximes que vous avancez.

Premièrement, parlant de ceux qui aiment «la même patrie que la mienne, mais avec d'autres lois», je répondrai qu'un pays ne peut point avoir d'autres lois que celles valables pour tout le monde, rendues par une assemblée législative représentante du peuple et auxquelles tout citoyen est tenu de se soumettre qu'il les aime ou non; dura lex sed lex, disaient les Anciens. Qui récuse cette vérité n'est qu'un rebelle; il fait la guerre à la Patrie et ceci est un critère suffisant pour décider dans certains circonstances, de sa vie ou de sa mort. Qui fait la guerre à la Patrie, ne peut, par conséquent, l'aimer, car on ne souhaite point de mal à ceux qu'on aime. Évidemment, dans SA vision des choses, il a tout à fait raison, mais un brigand qui s'arroge le droit de tourmenter des citoyens paisibles, avant que le glaive de la loi ne le frappe, ne dispute-t-il pas les coups de LA justice qui sont en contradiction flagrante avec SA justice? ceci n'en fait pas moins un brigand.

Certes, d'un certain point de vue, Louis Capet aussi aimait la France ó comme un marquis aime ses terres, comme un banquier aime son argent, même comme un cordonnier aime son outillage; autrement dit, il l'aimait comme sa propriété, comme une chose qui lui appartient en maître absolu. L'aimait-il en tant que la Patrie d'une nation libre et fière de l'être, respectait-il ses lois? ó j'en doute fort.

Deuxièmement, je crois aussi qu'il ne convient point de confondre, comme vous semblez le faire, et d'où viennent vos erreurs de perception, les opinions que chacun peut concevoir sur toutes sortes des choses, comme la Vertu donc, avec la vertu publique qui est une qualité qui consiste, répétons-le, à aimer sa patrie dont on est citoyen, et à respecter ses lois justes et équitables, établies d'une manière légitime par la majorité des citoyens, car évidemment, l'un des principes de la démocratie est que les décisions y sont prises sur la majorité des voix, ce qui n'a rien à voir avec «la vision du plus fort imposé par la force». Par conséquent, il ne peut y avoir plusieurs «vertus publiques», ni de vertus publiques particulières, encore moins celles de César, ni des rois, car sous les tyrans, il n'existe pour les gens, point de chose publique ni de patrie: il n'y a point de citoyens, mais des sujets, comme il n'y a point de lois, mais des ordres porteurs des volontés particulières.

Certes, pour être aimées, les règles d'une société doivent nécessairement s'inspirer de la Vertu universelle qui n'est autre chose que les lois imprescriptibles de la nature et de la raison que le Législateur éternel a fait graver dans les coeurs de tous les hommes. Lorsque vous abordez la question de châtiment pour ceux qui violeraient ces lois, il en va de soi que sa gravité doit être proportionnelle aux délits commis à l'encontre de la société. J'observe que plusieurs philosophes traitant de la question, ont envisagé, sans tressaillir, la possibilité, et l'obligation même, de mettre à mort quiconque portant atteinte aux droits essentiels des hommes ó leur vie, leur sécurité, leur liberté; en conséquence donc de la même Vertu absolue au nom de laquelle vous refusez l'exercice de droit de mort. Quant à moi, je crois que, si dans l'état de la nature l'homme a le droit d'ôter la vie à celui qui s'apprête à lui ôter la sienne ou porte atteinte à son existence par une autre manière, tel n'est pas le cas en société à qui les hommes confient leur défense, et je pense comme vous que la société n'a nul besoin de tuer un criminel puisqu'elle a les moyens que l'homme isolé n'a point, de désarmer ce malfaiteur et de le mettre hors d'état de nuire sans avoir recours à cette solution extrême.

Je conviens cependant que lorsque ce n'est point un individu isolé qui est attaqué, mais la société entière qui est menacée par les forfaits de celui qui lui fait la guerre, et il est impossible de le mettre hors d'état de nuire autrement qu'en le faisant disparaître, il est juste que son ennemi soit anéanti car salus populi suprema lex, le salut du peuple est la loi suprême. Celui qui médite la perte de la société en est exclu, et lui-même récuse toute vertu. Il est donc moral de tuer au nom de la liberté celui qui veut nous rendre esclaves, comme il est moral au nom de la vie de l'ôter à celui qui porte atteinte à la nôtre.

Enfin, rassurez-vous, nous n'ignorons point les défauts de Rome, comme nous n'oublions point que les Romains se sont assujettis à un tyran et qu'ils se sont montrés non les porteurs de la liberté aux autres, mais les oppresseurs des peuples. D'ailleurs, la nation française n'a rien à envier aux sociétés antiques; elle a accompli depuis le début de la révolution tant de merveilles en l'art politique que l'antiquité n'a jamais connu, elle n'est en rien inférieure ni à la Grèce, ni à Rome. Seulement, il est toujours utile de s'inspirer de bons exemples de la vertu des anciens; aussi, nous voulons reprendre ce qu'il y avait de meilleur dans cette nation, et nous protéger des vices qui l'ont amenée à la décadence et à la ruine. Ce n'est point les triomphes militaires de Rome, ni les richesses de cette ville, le nombre des esclaves ramenés de l'étranger ou l'étendue des terres conquises, que nous admirons, mais sa grandeur républicaine, la grandeur de l'amour que nourrissait ce peuple pour la liberté et la gloire de sa patrie. Nous acclamons le geste impérieux de Brutus, mais ce n'est point au couteau des régicides que nous en appelons, mais au glaive de la loi; nous voulons que la hache des consuls s'abaisse devant le peuple et qu'elle frappe, s'il le faut, même les fils de Brutus. Nous nous réclamons des citoyens tels que les héros de la Grèce, généreux, modestes, sages, qui parlent de la liberté non pour masquer leurs desseins ambitieux, mais de toute pureté de leur coeur, prêts à se sacrifier pour la défense de leur pays.

En espérant, citoyen, avoir répondu à vos questionnements, je reste votre dévoué concitoyen,

Maximilien Robespierre