La question religieuse
       

       
         
         

Mike

      Paris, Primidi, 21 Prairial, An CCXII.

Salut et Fraternité Citoyen. J'ai toujours admiré en toi le serviteur intransigeant et déterminé de la République. Alors explique-moi en quoi il était nécessaire que celle-ci se préoccupe de religion (culte de la déesse Raison et de l'Être Suprême.) Les religions n'ont-elles pas constitué de tout temps une conspiration contre la Liberté, l'Égalité et la Fraternité, buts suprêmes de la République? Vous l'aviez compris, toi et tes amis, lorsque vous avez abattu la Tyrannie, alors pourquoi cette démarche réactionnaire que tu inspiras à la Nation?

Vive la République Une et Indivisible!
         
         

Robespierre

      Cher Citoyen,

Lorsqu'un législateur traite de la question religieuse, il est impératif d'éviter les deux écueils également dangereux. Gardez-vous bien de confondre la tolérance sur la liberté des cultes avec l'impunité des prêtres réfractaires suppôts de la royauté, mais gardez-vous aussi de confondre ces mêmes serviteurs du culte corrompus et superstitieux avec la douce croyance en un grand Être protecteur de la vertu et de l'innocence opprimées, qui anime naturellement les âmes sensibles; autrement dit, évitez l'erreur de ne voir qu'une question de philosophie et de religion, dans une question de révolution et de politique. Si les prêtres, remplis de l'arrogance et de la cupidité, asservis par la royauté, combattent les idées de liberté et d'égalité, ces dernières ne sont rien d'autre que l'émanation et la preuve directe de l'Être Suprême. Le Dieu de la nature est bien différent du Dieu des prêtres, et proclamer le culte de l'Être suprême, c'est porter un coup mortel au fanatisme.

L'idée de l'Être Suprême n'est ni réactionnaire, ni opposée à la République, mais au contraire, démocratique et toute populaire. Elle n'est surtout nullement neuve et n'émane point de moi en personne – bien des hommes illustres n'avaient point honte de s'avouer croyants à l'existence de Dieu, bien des patriotes n'ont pas eu crainte d'invoquer l'idée de l'Être suprême dès le début de la révolution, et tous nos actes constitutionnels sont rédigés sous son égide.

Cependant, le moment était venu où il était grand temps de soutenir cette idée et de la proclamer à haute voix et avec force. Point n'est besoin de rappeler combien de dangers la Patrie a courus lorsque les hommes immoraux à la solde des puissances ennemies, faisant la chasse prétendue au fanatisme, ont attaqué violemment tous les cultes, ont cherché à ériger l'immoralité non seulement en système, mais en religion. Au moment où les torches de la discorde civile fumaient encore, ils ont prétendu que la nation française a proscrit toutes les religions, – opération tramée par des étrangers et des conspirateurs pour compromettre la République, y allumer un incendie terrible de la nouvelle guerre civile et nous susciter des nouveaux ennemis du dehors, nous rendre odieux aux yeux des tous les peuples.

Il était urgent et nécessaire de répondre aux ennemis nous imputant les effets de leurs propres intrigues et des attentats de leurs émissaires, que la nation française n'est nullement un peuple sacrilège et insensé. Le peuple français respecte la liberté de tous les cultes et n'en proscrit aucun. Il abhorre l'intolérance et la persécution, il condamne les extravagances du philosophisme comme les folies de la superstition et les crimes du fanatisme.

La démarche de la reconnaissance de l'Être Suprême est donc populaire, morale et politique; populaire car elle est un rappel continuel à la justice, morale car elle console les âmes et aide la faiblesse humaine à s'étayer sur ces éternels principes pour s'élever à la vertu, et politique car elle exalte tous les sentiments généreux et toutes les grandes idées morales que les agents corrompus ont voulu éteindre, anéantit par là leurs actions néfastes, et rassure des gens qui ne désirent pas briser le lien sacré qui les unit à l'auteur de leur être, et faire de leur conscience un objet de conjoncture publique. Il ne faut pas heurter de front les préjugés religieux que le peuple adore, ceci ne fait que les enraciner encore plus, et effaroucher et dépraver le peuple. Il faut juste laisser le temps de le mûrir et de le mettre insensiblement au-dessus de ces préjugés, ceci est la décision la plus sage qu'un législateur puisse adopter.

Salut et fraternité, citoyen,

Maximilien Robespierre