Lothaire54
écrit à

   


Maximilien de Robespierre

     
   

Homme vertueux ou homme nouveau?

    Je te salue, citoyen Robespierre!

J'ai lu avec attention celle de tes lettres où tu expliques ce que tu entends par «Vertu»: rien d'idéaliste, appartenant à l'ordre moral ou philosophique. La vertu dont tu parles, dis-tu, n'est rien d'autre que l'amour de la patrie et de ses lois.

Ce «rien d'autre» qui n'a l'air de rien, devait être terriblement exigeant si j'en juge d'après le nombre d'hommes que la Révolution jugea non vertueux et exécuta. D'où ma question: qu'as-tu à répondre à ceux qui prétendent que ton «homme vertueux» rappelle «l'homme nouveau» que certains tyrans pourraient vouloir créer?

Salut et fraternité!

Un Girondin qui s'abstient de signer, tenant à conserver sa tête sur les épaules.



Citoyen,

Avant de répondre à votre question, je tiens à préciser que la définition citée ne s'applique pas à la Vertu avec un grand V, mais à la vertu publique, et c'est à cette disposition d'aimer sa patrie et de respecter ses lois, d'aimer l'égalité et la justice, à laquelle tout gouvernement doit naturellement se référer et l'exalter dans les coeurs des citoyens. Pour ma part, je ne trouve point cette nécessité «terriblement exigeante».

Certes, pour être aimées, les règles d'une société doivent nécessairement s'inspirer de la Vertu universelle qui représente les lois imprescriptibles de la nature et de la raison que le Législateur éternel a fait graver dans les coeurs des hommes. On pourrait donc s'interroger si quiconque n'ayant point de vertus privées peut en avoir dans le domaine public, mais il est sûr qu'un homme dénué de vertus publiques ne peut en avoir de privées.

Ces deux vertus doivent certainement aller de pair. Il me paraît néanmoins évident qu'aucun tribunal ne saurait juger la vertu intime de chacun, comme nul ne saurait non plus être autorisé à outrepasser les lois de la nation. Dans une république, parler d'un homme vertueux ne peut évoquer que sa conduite publique, ou politique, non sa morale privée, il ne convient point de les confondre comme vous le semblez faire dans votre missive. Je ne m'intéresse ni à la vie privée vertueuse d'un Roland ni à celle scandaleuse d'un Barbaroux. Je demande à l'homme: qu'a-t-il fait pour le bonheur et la prospérité de son pays; s'il me répond d'une façon satisfaisante, eh bien je le croirai vertueux.

Aussi votre idée de «l'homme nouveau» me paraît-elle dépourvue du sens. Certes, il est nécessaire de régénérer les moeurs de la nation française perverties par des siècles d'oppression. Convenez néanmoins, qu'un homme vertueux, c'est-à-dire un patriote dévoué à sa patrie et respectueux de ses lois justes et équitables, jaloux de sa liberté et aidant de bon coeur son égal, n'a rien de vraiment nouveau. Je me permets d'affirmer qu'un tel comportement c'est le fondement même de toutes relations civiques dans une république, je dirai plus, que c'est même un état normal du citoyen d'un État démocratique. Il ne s'agit donc point de «créer un homme nouveau», mais de retrouver les principes originels de la société, et vous concevez aisément que tout tyran est le moins du monde intéressé à ce que la société retrouve son véritable fondement et des lois établies avant qu'elle ne soit tombée sous le joug du despotisme.

La république ou la mort!

Maximilien Robespierre