Une comtesse
écrit à

   


Maximilien de Robespierre

     
   

Guillotine

   

Citoyen Robespierre,

Tout d'abord, je ne te donne pas mon adresse ni mon nom parce que sinon tu aurais la bonne idée de me jeter dans les bras de la guillotine parce que j'ai du sang noble. Mais pourtant ta guillotine n'a pas tranché la gorge de mes ancêtres... je ne sais pas comment. Et puis tous les nobles ne sont pas pareils! Certains n'étaient pas des monstres et d'autres ont même aidé le peuple. Moi j'ai un loulou blanc, parce qu'on dit que les nobles et les riches qu se rattachaient à la révolution en avaient un. Tu aimes ce chien? moi j'adore, ils sont trop mignons, et en plus si ça nous aide à éviter la guillotine... Pour ce qui est de l'égalité tu avais raison. D'ailleurs à notre époque le crime de lèse-majesté n'existe plus! Je suis aussi d'accord pour la fraternité, en bonne franc-maçonne. Je ne sais pas si tu connais cette société. Et pour la liberté, d'accord aussi. Ce que je te reproche, c'est d'avoir supprimé la noblesse. D'ailleurs sur ta tombe il est écrit «Citoyen, ne me plains pas: si je vivais tu serais mort.» Qu'en penses-tu?

Mes amitiés,

Une Comtesse



Citoyenne Comtesse,

J'ignore qui vous a mis dans votre charmante tête que j'aurais supprimé la noblesse, mais j'ai le plaisir de vous rappeler (ou de vous apprendre) que le privilège d'avoir aboli les privilèges (et donc la condition d'être «noble») appartient aux privilégiés mêmes, et que l'initiative de leur suppression, pendant la séance mémorable du 4 août 1789, venait du duc d'Aiguillon et du vicomte de Noailles. J'aurais certes pu ajouter à cela que l'élan sublime d'abolir le régime féodal leur est venu à la lumière des châteaux de seigneurs en flammes, mais je crois que cela relève presque des manuels d'école.

En outre, je vous assure que jamais je n'avais soutenu l'opinion que tous les ci-devants aristocrates seraient des émissaires du diable. Je ne peux m'empêcher de songer, en ce disant, à Michel Lepelletier, ci-devant comte, excellent homme, ami sincère et dévoué du peuple et révolutionnaire de tout son coeur, victime innocente de sa droiture et de son ardent patriotisme. Il n'est point le seul à pouvoir se dire noble, de cette vraie noblesse, celle du coeur, et il n'y a point d'autre noblesse. Je sais donc que celle-ci peut se rencontrer, et se rencontre chez ceux dont les préjugés anciens affublaient des privilèges du «sang bleu», mais force est de constater, citoyenne, que la majorité écrasante de cette caste si longtemps adulée et réduite maintenant à l'état d'égalité, se montrent des ennemis farouches et résolus de la république, du peuple et de la France, et caressent pour les citoyens des projets de carnage qu'il est difficile de qualifier autrement que de monstrueux. J'en ai encore récemment reçu une preuve flagrante, dans la missive d'un ci-devant passé dans les comtés allemands rejoindre l'armée des émigrés assoiffés de vengeance.

Malgré cela, je tiens à vous assurer que c'est décidément trop mignon et noblement magnanime de votre part d'avoir donné, en bonne franc-maçonne, votre gracieux accord pour la devise que la nation française tout entière avait depuis longtemps adoptée. Et pour conclure, j'avoue que comme vous, j'aime beaucoup les chiens, et j'en possède un, mais le mien est noir, et point blanc, de couleur. J'espère que ceci ne jettera point de doute quant à mon attachement aux idées de la révolution.

Mes hommages, Citoyenne comtesse,

Maximilien Robespierre