Georges Couthon
       

       
         
         

Gatien Monk

      Cher Citoyen Robespierre,

J'aimerais, si vous en avez le temps, que vous me parliez du Citoyen Georges Couthon, lui aussi membre du Comité de Salut Public, et qui, je dois hélas le dire, sera aussi votre compagnon d'échafaud (imaginez donc l'horrible scène, dans son misérable état...) J'ai beaucoup d'estime pour Georges Couthon, au moins autant que pour vous. N'ayez crainte: il existera toujours un peuple qui reconnaîtra vos mérites, et l'histoire ne pourra pas complètement enterrer le grand homme d'État que vous fûtes.

Avec tout mon respect,

Gatien Monk
         
         

Robespierre

      Cher citoyen Monk,

J'ai l'honneur de connaître le citoyen Couthon depuis l'époque de la Législative où il s'est montré un ferme appui de la souveraineté du peuple et de ses droits. Je l'ai d'abord connu comme membre de la société des Jacobins, puis comme voisin car mon logeur, ce respectable citoyen Duplay, lui a également proposé son hospitalité.

Je n'ai pu vraiment faire sa connaissance qu'à mon retour du voyage dans l'Artois. Nous avions l'occasion d'échanger avec lui sur les injustices et les abus de la chicane qu'il a pu, comme moi, observer dans sa province, en exerçant sa charge d'avocat. Les conversations avec lui peuvent être sans exagération passionnantes car Couthon possède incontestablement une large érudition dans bien des matières; ses remarques sont parfois pénétrantes. La question de la guerre à déclarer aux puissances étrangères nous a pourtant séparés. Couthon, hélas, comme beaucoup de patriotes, était emporté par l'élan révolutionnaire que la cour et la faction des brissotins ont su si habilement exploiter. Je ne puis lui en tenir rigueur; comme la plupart des bons Français, il était animé par de plus pures intentions et s’était hâté de voler au secours des malheureuses victimes du despotisme étranger.

J'ai eu l'honneur de faire connaissance de sa charmante épouse et de ses deux adorables petits garçons lors de leur séjour à Paris; leur seule existence constitue pour mon ami un soutien et une douce consolation dans l'épreuve de cette affligeante maladie qui le frappe si injustement.

Par la suite, lorsque nous sommes devenus collègues tous deux élus à la Convention, nous avons eu moins à discuter de l'histoire antique ou de la philosophie; des sujets autrement plus graves étaient à débattre. Il y a aussi des longues absences, entre les périodes où son état de santé l'oblige à garder le lit, et ses missions qu'il accomplit admirablement en dépit de sa souffrance.

C'est un collaborateur précieux au sein du comité, apportant de la mesure et du bon sens dans nos délibérations souvent périlleuses, gardant son calme au milieu des calamités. J'atteste que j'ai toujours connu Couthon en patriote sincère et ardent; doux et affectionné au sein de sa famille, affable avec ses amis, droit et inflexible lorsqu'il s'agit des ennemis du bien public, sage dans les mesures à adopter. Je ne peux qu'admirer sa volonté exemplaire à déployer toutes ses forces pour le salut de la république, et ceci – malgré sa malheureuse infirmité. Je nourris à son égard des sentiments très profonds et affectueux qui sont les sentiments de la haute estime et de l'amitié sincère.

Avec mes témoignages de respect,

Salut et fraternité, citoyen,

Maximilien Robespierre