Polux
écrit à

   


Maximilien de Robespierre

     
   

Être suprême

    Citoyen,

Mon Maximilien a grandi (loi du 22 prairial), il a maintenant six ans, et il te salue.

Hier je suis rentré à Saint-Sulpice et lui ai lu la maxime que tu y as fait inscrire: «le peuple François reconnoit l'être suprême». Faut-il comprendre qu'un peuple, pour être conduit, a besoin de croire à une autorité suprême? Et que le simple humanisme n'est point suffisant?

Amitiés, citoyen.

Polux



Bonjour citoyen Paul,


Je me souviens bien de toi et j’espère que ton petit garçon est en bonne santé et se conduit bien.

N’y vois aucune offense je te prie, mais je pense que ta formulation est abusive dans le sens où un peuple libre et souverain n’a pas à être conduit. Si le peuple reconnaît l'existence de l’Être suprême, ce n’est rien d’autre qu’un constat, quel que soit le culte auquel il s’attache.

Pour moi personnellement, cette existence est indubitable; mauvais catholique, j’ai pourtant toujours cru en l’existence d’une puissance éternelle qui veille sur notre monde. Je sais que cette croyance n’est point partagée par tous et que chacun est à même d’élaborer sa philosophie. Mais le législateur ne se mêle pas des discussions des philosophes; il examine l’utilité sociale des idées, et même si l’existence du Dieu et l’immortalité de l’âme n’étaient qu’un songe, ce songe serait encore la conception la plus merveilleuse et précieuse de la raison humaine.

Pour répondre à ta question, il est vrai, citoyen, que l’humanisme nous conduit à la reconnaissance des droits immuables et inaliénables de l’homme. Mais est-ce une doctrine propre à consoler et à élever les âmes humaines autant que la religion? Un homme est doté de la raison et de la force morale, mais sa raison est souvent induite en erreur par ses passions, et son amour-propre l’emporte sur ses principes. Seule la conscience, ce sentiment religieux et le rappel éternel de la présence du Dieu au fond de nous-mêmes, soutient le pouvoir moral de l’homme.

De même, tu n’ignores point qu’il y a deux choses que l’homme, aussi maître de lui qu’il puisse être, ne peut pourtant commander, et l’humanisme n’y peut rien; c’est le destin et la mort. S’il n’y a point de force suprême au-dessus des humains, leur existence s’arrête alors au seuil de la mort et leur destin n’est régi que par le hasard. Or, l’idée du néant peut-elle inspirer à l’homme plus de sentiments purs et élevés que son immortalité? Un homme aimerait-il plus ses prochains, aurait-il plus de respect pour ses semblables, s’ils disparaissaient complètement avec la mort? Quelle utilité y a-t-il à dire à un homme que c’est la force stupide et aveugle qui, durant sa vie, frappe au hasard tantôt le crime, tantôt la vertu, et que rien ne distingue au-delà de la mort un homme vertueux d’un corrompu? L’innocence mourrait donc en vain sans pouvoir jamais être vengée et la tombe égalerait l’oppresseur et l’opprimé, l’assassin et la victime, car il n’y aurait alors point de justice suprême.

L’idée de l’Être suprême, c’est un appel éternel de la justice, c’est pour cela qu’elle est donc morale et républicaine. Les bases de la morale humaine sont un bien précieux, et nous devons nous garder de les altérer. Je me félicite que l’Assemblée nationale ait bien voulu reconnaître ces maximes et les ait consacrées dans son décret.

Je te prie d’accepter, citoyen, mes fraternelles salutations, et ne manque pas de transmette à ton fils un grand bonjour de ma part.


Maximilien Robespierre