Être républicain
       

       
         
         

Anonyme

      Citoyen,

J'ai beaucoup d'estime pour le citoyen Guillotin, qui a poussé le génie français à son paroxysme.

Aucune autre invention ne lui est comparable tant l'idée et le fonctionnement de sa machine sont simples. L'outil découpant et décapant en un seul mouvement. Auriez-vous pu réussir sans lui?

Quiconque n'a pas désiré du fond de son coeur la suppression de la moitié de ses concitoyens ne mérite pas d'être appelé un patriote disait à peu près Cioran, un écrivain francophile d'origine roumaine de cette fin du XXème siècle.

Je vous retournerais volontiers la sentence, quiconque n'a pas désiré du fond de son coeur la suppression de la moitié de ses compatriotes ne mérite pas d'être appelé un citoyen auriez-vous pu écrire.

Plus sérieusement, la question qui vient me touche à coeur car vous et vos compères avez façonné il y a deux siècles la mentalité profonde de chaque français en abattant l'illégitime esclavagisme de droit divin, en creusant à pleins sillons impurs le caractère farouchement républicain de chaque mangeur de grenouille régicide, en fixant à jamais l'esprit revendicatif français dans l'idée de République.

Je me sens ainsi, de nature, foncièrement républicain et votre héritier, digne ou indigne, mais nécessairement marqué de naissance par votre Révolution et ses idéaux. Pourtant j'ignore le sens profond de ce mot «Républicain», en dehors bien sûr du viscéral sentiment d'injustice face aux privilèges.

Cela dit, vient ma question: «Qu'est-ce qu'être Républicain, dans le sens français du terme?»

Subsidiairement, quel legs pensez-vous avoir laissé à la mentalité française, en quelle mesure pensez-vous avoir changé de façon manifeste la nature de ces hommes que vous avez sauvés de la monarchie?

Passez le bonjour au citoyen Saint-Just.

À bientôt.

Un citoyen anonyme.
         
         

Robespierre

      Qu'est-ce qu'être Républicain est une de ces questions qui prendra quelques siècles à ne plus être posée. L'esclave souvent aime son joug et la Nation elle-même, des siècles durant, n'a point discuté de cette évidence qu'elle était gouvernée par un homme qui se prétendait investi par Dieu du pouvoir qu'il avait usurpé, et ses pères avant lui. Penser - ou pire, croire - que ce bouleversement récent qu'est la République a effacé d'un seul coup un passé si profond serait présomptueux. Lorsque la peine de mort a été votée par la Convention nationale à l'encontre de Louis Capet, nombreux parmi nous connurent un instant de stupeur, parce que ce qui était tant et tant impossible un lustre auparavant était advenu. Juger un Roi! La République, en effet, se fonde par opposition ou en réaction à un état antérieur: quand nous répétons «l'égalité ou la mort», c'est bien parce que nous percevons que sa fondation ne va pas de soi et que cette tâche sera difficile. Il nous est souvent reproché - il m'est souvent reproché - d'insister sur le second terme de l'alternative; mais si nous voulons extirper les racines de la tyrannie, et fonder l'esprit républicain, nous n'avons pas d'autre choix. Le fonder n'étant point le définir, car justement, si certaines de ses valeurs sont autant de points de départ, la République, et par là l'esprit républicain, sera ce que la Nation en fera. Des hommes libres et égaux ne pourront jamais par nature contrevenir au droit naturel. Il ne peut m'appartenir donc de leur proposer une définition définitive; ce jour, je sais en tout cas ce qu'est ne pas être républicain mieux que ce que sera être républicain. Non au retour des privilèges abolis! Non, farouchement non, au retour de la tyrannie!

Maximilien Robespierre