Et aujourd'hui...
       

       
         
         

Enlil31

      Salut grand homme!

Je dois te dire d'abord comme je t'admire en faits et en gestes. Bravo pour ce que tu as fait, pour l'élan que tu as donné avec tes collègues à la révolution et pour l'espérance d'un pays qui pourrait se gouverner en étant fidèle à ses principes d'humanité et de générosité que tu as donnés au monde et à toutes les générations opprimées et en quête de liberté et d'égalité.

Maintenant je voudrais te poser des questions et j'espère que tu y répondras. D'abord, il paraît que le 26 thermidor, tu as rechigné à donner le signal de l'insurrection. Bien sûr il y a les récits voulus par la légende qui dit que tu étais en train d'apposer ta signature quand l'hotel de ville fut pris d'assaut... Mais bon, ma question ce serait pour savoir que conseillerais-tu actuellement si tu pouvais le faire? Je pense que tu es au courant de ce qui s'est passé aux élections présidentielles? Honnêtement, c'est un aveu d'échec pour la «démocratie» qui s'est mise en place après la deuxième guerre mondiale et après la victoire sur les fascismes européens, puisque l'extrême droite est parvenue au second tour. De plus le choix démocratique n'existe plus dans cette élection; les dernières illusions d'un pouvoir du peuple tombent jour après jour et la démocratie s'annonce de plus en plus en grand danger. Alors pourquoi personne, des partis de gauche et d'ultra-gauche, n'appelle à l'insurrection? Le ferais-tu toi?

Mais c'est vrai que les époques sont différentes, alors je vais revenir à ton temps. Dis-moi, que penses-tu de ce qu'a fait Napoléon avec les institutions et les principes développés jusqu'en 1794??? Et surtout une question qui me tient vraiment à coeur, à laquelle je n'ai pas trouvé de véritable explication car les historiens n'ont pas étudié ce problème me semble-t-il: quel était ton rapport à la paix?? Je pense que depuis messidor an 2 au moins, tu songeais vraiment à orienter le conflit vers un règlement, c'est-à-dire commencer sérieusement à faire la paix après Fleurus; mais tout ce qui restait de girondins et autre loby du commerce était contre et que cela a contribué grandement à consolider le complot des futurs thermidoriens. Car dès la saison suivante il se sont lancés dans une politique de conquête et de pillage alors que 4 ans avant l'assemblée répondait au roi d'Espagne que le gouvernement français n'entreprendrait plus de guerre en vue de faire des conquètes!!! Ce qui nous ramène de nouveau à Bonaparte...

J'espère que tu me répondras, surtout pour m'expliquer ton rapport à la paix.

Hasta la victoria!
         
         

Robespierre

      Bonjour, cher ami !

Je te remercie pour ton admiration chaleureuse; un réconfort d'autant plus précieux que rare.

Tu me parles de l'échec de la «démocratie», j'entends - la crise du système politique actuel. Je comprends ta déception vis-à-vis des élections et les événements qui s'ensuivent, mais que veux-tu, la société bien-pensante d'aujourd'hui abhorre le principe «il n'y a pas de liberté pour les ennemis de la liberté». Rien d'étonnant donc que les ennemis de la liberté se servent de la liberté pour tramer leurs horribles complots et détournent les lois démocratiques contre la démocratie. Car, dans les cadres de la logique actuelle, le résultat des élections n'est que la volonté du peuple souverain ouvertement prononcée, et nous devons nous incliner devant elle. Tant que nous restons prisonniers de cette fausse notion de la démocratie, notre liberté n'est pas assurée.

Mais, cher ami, j'ai bien peur que je te sois un mauvais conseiller. Pourquoi la gauche n'appelle-t-elle pas à l'insurrection, dis-tu? Mais au nom de quoi, de quels principes? et de quel droit? Le droit à l'insurrection contre l'oppression est un droit précieux et salutaire, mais son élan doit émaner du peuple, non de ses dirigeants. Or, le peuple ne semble pas être prêt à s'insurger. Où est-il, ce peuple qu'on a vu si ardemment manifester pendant deux semaines? Ce n'est pas en cas de danger qu'il faut être citoyen, mais à chaque instant de la vie. La citoyenneté s'est-elle volatilisée le 5 mai au soir? L'appel à l'insurrection traduirait donc seulement les ambitions des factions écartées du pouvoir, de quel droit les feront-elles passer pour le voeu du peuple? Je n'ai pas suivi cette voie il y a 200 ans, je ne le ferai pas aujourd'hui non plus. Pour que le peuple se prononce, il faudrait l'éclairer, le colèrer (le mettre en colère?-Motus), lui transmettre l'amour de la liberté, rendre l'éducation vraiment nationale... c'est le travail pour l'avenir, car si les Français ne sentent plus le danger du despotisme, il faut régénérer le peuple français et ses moeurs.

Voilà mon avis sur la situation actuelle. En revenant sur Bonaparte - premier consul. À son arrivée au pouvoir, plusieurs institutions de l'avant-thermidor se trouvaient déjà anéanties, d'autres complètement révisées, et les principes sacrés de liberté et d'égalité largement entamés.

Le coup d'État de Bonaparte n'est rien d'autre que la conséquence logique de la politique incohérente, impuissante et belliciste de ceux qui nous ont succédé. J'étais conscient du danger d'un coup d'État armé qui encourt la démocratie en cas de guerre lorsque les structures de l'État ne sont pas stables et fermes. Au temps des troubles et de l'instabilité politique, lorsque le gouvernement s'affaiblit et commet souvent des erreurs, la force militaire accroît son autorité et son prestige. Rien d'étonnant que le despotisme militaire a fini par s'emparer de la Révolution dont les rênes se sont retrouvées entre les mains impuissantes de ceux qui la trahissaient et flétrissant ses principes.

Pour éviter ce danger, pour donner à la République naissante les bases solides et stables, pour fonder et consolider la démocratie, il fallait terminer la guerre, j'en étais lucide. Je suis prêt à faire la guerre lorsqu'il s'agit de libérer la patrie de ses ennemis, mais lorsqu'on a vaincu et bouté les ennemis hors du sol français, il est plus que désirable de faire une paix glorieuse indispensable pour assurer aux citoyens la jouissance tranquille de leurs droits et libertés.

La situation militaire en printemps 1794 me paraissait en effet tout à fait favorable à une telle paix, au moins avec quelques-uns de nos adversaires, tout en gardant nos conquêtes afin d'assurer d'une manière naturelle la protection de nos frontières. La France aurait pu connaître la paix, si...

Salut et fraternité,

Maximilien Robespierre