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Maximilien de Robespierre

     
   

Est-ce vrai?

    Monsieur,

Je ne vous ai jamais trouvé très sympathique, mais il y a une chose que j'aimerais savoir. Est-ce vrai ce que l'on dit à votre sujet? Étiez-vous homosexuel?

Elisabeth de Salvière.



Madame,

À quoi bon jouer les prudes avec vous et m'écrier que votre question «de haute importance» m'a profondément choqué? Mais que je réponde par un «oui» ou par un «non», je ne gagnerai pas pour autant dans votre sympathie, ce me semble. Alors, je vous répondrai que votre vie privée et amoureuse ne me regardant aucunement, j'espère bénéficier des mêmes égards de votre part, m'épargnant ainsi l'immixtion dans mon intimité.

Maximilien Robespierre



Monsieur,

Malgré le peu d'estime que je vous porte, je ne voulais pas vous offenser. Mais je pensais que «l'Être suprême» n'aurait rien à cacher. Sachez cependant que même si vous m'aviez répondu, je ne vous aurais pas jugé. Voyez-vous, à mon époque l'homosexualité n'est plus un crime contre nature. Les homosexuels sont reconnus comme ayant le droit de vivre comme tout être vivant. Ce qui ne semble pas être le cas à votre époque.

Élisabeth de Salvière.

Madame,

Je vous suis reconnaissant pour votre promesse d'être indulgente avec moi. Si on laissait de côté votre insistante intention de forcer la porte de ma chambre à coucher, ce que, vous le comprenez, je ne souffrirai point, je vous dirai tout d'abord qu'à mon époque, les patriotes ne se permettent pas de s'immiscer dans la vie privée des autres.

À mon époque, les sans-culottes ne se préoccupent point de détails scandaleux de la vie privée des hommes, mais s’enquièrent de leur vertu. Cette dernière ne signifiant point une vie austère ou l'abstinence hypocrite, mais la probité et le dévouement à la Patrie, le respect des Droits de l'Homme et de la représentation nationale; vous comprendrez que les secrets d'alcôves, sont peu propres à permettre de juger de la vertu de leurs maîtres. Qu'importe qu'un Roland nous assure de sa vie privée irréprochable, ou qu'un Barbaroux ne sache comment dissimuler ses frasques, si les deux se liguent pour conspirer contre le peuple et n'hésitent pas à sacrifier la Patrie au profit de leurs plans criminels? Qu'importe qu'un homme soit, comme vous dites, homosexuel, si c'est un patriote probe et sûr, ferme appui de la république et défenseur des Droits de l'Homme? Il a donc «le droit de vivre comme tout être vivant». Si on en croit les rumeurs, certains de mes collègues à la Convention le sont, ce qui ne m'empêcherait nullement de leur serrer la main si je les reconnais honnêtes et vertueux. Il y en a d'autres, ayant maintes fois prouvé leur virilité, auxquels je n'adresserai pas même un regard.

Mes hommages, Madame,

Maximilien Robespierre



Monsieur,

Finalement vous n'êtes pas la brute que j'imaginais. Et, entre nous, c'est une surprise pour moi. Cependant j'aurais une autre question à vous poser, si toutefois vous me le permettez. Rassurez-vous, cette question n'a rien à voir avec la précédente.

Monsieur, vous qui semblez être une personne intelligente et pour qui la vertu prime tout, pourquoi avoir fait tuer autant d'êtres innocents? Pourquoi avoir instauré la terreur? Pourquoi n'avoir pas lutté contre la violence et contre la délation? Je serais ravie d'entendre ce que vous avez à dire sur ces sujets.

Bien à vous, Monsieur,

Elisabeth de Salvière



Madame,

Je vous remercie de cet aimable avis sur ma personne que vous émettez à présent. Vous me voyez ravi d’avoir gagné un brin de votre sympathie… en restant toujours moi-même; et je continuerai avec plaisir d’échanger avec vous.

Je m’empresse surtout de protester contre une accusation que vous portez à mon encontre, car, évidemment, j’ai toujours lutté contre la violence et la délation, et je défie quiconque de prouver le contraire.

Qu’est-ce que la violence sinon la répression impitoyable du peuple, ou bien les excès auxquels le peuple pourrait se porter dans un élan de désespoir? Si je peux comprendre ces derniers, venant de la part des gens qui sont loin d’être des criminels endurcis, mais dont la raison est troublée par les souvenirs des oppressions séculaires endurées, qui peuvent être malheureux ou trompés, je suis persuadé qu’au lieu de les punir aveuglément, il faut enquêter sur les trames dirigées contre la liberté de la nation et rechercher les vrais coupables des agitations, ceux qui affament le peuple et attentent à ses droits ou à sa sûreté. Je me suis toujours fermement opposé à toute proposition d’une loi martiale, et j’affirme qu’il est inique d’obliger nos soldats-citoyens à souiller leurs mains du sang des malheureux dont ils partagent les souffrances. Employer une force armée contre le peuple est un crime tant qu’il reste encore des moyens doux et cléments de conciliation pour ramener la paix civile.

Qu’est-ce que la délation sinon la calomnie triomphante ayant atteint son but, celui de remplir les cachots des patriotes énergiques et d’assassiner les défenseurs zélés de la liberté? Or, personne n’osera m’accuser de favoriser la calomnie dont j’ai été moi-même plusieurs fois la victime de prédilection; n’ai-je pas constamment combattu et dénoncé ce système atroce de diffamation qui trouble et ensanglante le cours de notre Révolution, qui s’oppose toujours au règne de la liberté et de l’égalité?

Quant à l’inculpation de meurtre que vous avancez, rassurez-vous, Madame, dans ma vie, je n’ai encore tué personne, mis à part quelques mouches et quelques moustiques. Ces insectes volants n’étaient pas si innocents que cela, mais s’il faut, pour eux, je plaide coupable.

En ce qui concerne laTerreur, sur laquelle vous souhaitez connaître mon opinion, j’en ai déjà maintes fois parlé, dans mes autres messages, et encore récemment dans une réponse au courrier d’un jeune garçon. Je vous prie de m’excuser s’il ne me paraît pas opportun de me répéter pour une énième fois. Je me permettrai de vous conseiller de vous tourner vers les échanges précédemment publiés intitulés «Quiconque tremble est coupable», «La terreur», «Dictateur» etc., afin d’y trouver la réponse à vos interrogations.

Je vous salue, Madame, et reste votre humble serviteur,

Maximilien Robespierre



Monsieur,

Veuillez excuser le retard avec lequel je vous réponds aujourd'hui.

Je suis contente de voir que vous acceptez de converser avec moi. Il faut vous dire que j'en doutais un peu. J'aurais pensé que vous ne voudriez plus discuter avec une ci-devant. Je suis heureuse de constater le contraire!

Pour ce qui est de la Terreur, j'ai bien lu vos précédentes lettres et cela a bien éclairé ma lanterne, si vous me passez cette expression. Peut-être avez-vous été un peu, je dis bien un peu, dépassé par les évènements. Finalement, c'est bien normal. Au fond, ne pensez-vous pas que la révolution ait été détournée aux profits d'intérêts particuliers? Pour ma part, c'est ce que je pense.

Je vais peut-être vous choquer, mais pour moi, la révolution s'inscrivait dans le sens de l'histoire. Je m'explique. La France des Rois ne pouvait plus demeurer telle qu'elle était jadis, et les changements liés à la prise de la Bastille étaient logiques et sensés. Le tournant sanglant qu'a pris la révolution me semble, et ce n'est là que mon avis, un tour joué par les ennemis de la France pour mettre à bas notre beau pays. Quand je parle d'ennemis de la France, je parle bien sûr de l'Angleterre. Je crois que «la perfide Albion» n'a jamais pardonné à la France d'avoir encouragé la révolution américaine.

Et vous Monsieur, qu'en pensez-vous? Je me réjouis de vous lire.

Je vous salue, Monsieur, bien cordialement.

Élisabeth-Églantine de Salvière.


Madame,

Je continue avec plaisir ce dialogue engagé avec vous, et je pense que notre découverte est réciproque. En effet, je dois à mon tour avouer avoir été agréablement surpris par votre adhésion aux idées des Lumières et l’acceptation des modestes explications personnelles que j’ai eu l’honneur de vous fournir, comme à d’autres «ci-devants» ou royalistes qui m’écrivent parfois. Vos sobres paroles sont tout à votre honneur, et loin de me choquer, elles m’apportent la preuve que, comme je l’ai toujours affirmé, les grandes idées des droits de l’homme sont universelles, comme l’est le combat que la révolution a dû mener pour les faire triompher, ceci est entendu par toute conscience ouverte et non pervertie.

Que l’Europe entière se déclare contre nous, nous serons plus forts que l’Europe. Vous venez de prouver une fois de plus que la révolution est invincible comme la raison et immortelle comme la vérité. Il est clair que la révolution française a donné une secousse au monde, et l’élan d’un grand peuple vers la liberté ne pouvait qu’indisposer les rois voisins, mais cette indisposition était loin de la résolution de lui déclarer la guerre. Alors, le gouvernement britannique a formé le projet d’une ligue monstrueuse de toutes les puissances contre la France et l’a réalisé avec une audace despotique. Nous avons bien des ennemis, mais l’Angleterre est le plus acharné, vous avez vu juste.

Certes l’Angleterre nous hait pour avoir aidé le peuple d’Amérique à secouer son joug. Si la France libre disparaissait, le gouvernement anglais mettrait l’Amérique à nouveau sous son joug. Nous sommes, avec l’Amérique, ses deux cibles de prédilection. Néanmoins, rivale jalouse de la France, l’Angleterre poursuit en France des intérêts bien plus réels qu’une vengeance orgueilleuse. Toulon, Dunkerque et nos colonies sont trois grands objets de son ambition, sans parler de ses vues audacieuses sur le trône de Louis XVI.

Il est connu de tout le monde aujourd’hui que la politique du cabinet de Saint-James a beaucoup contribué à donner le premier branle à notre révolution. Bien des moyens ont été mis en œuvre pour atteindre ce but, les services de bien de traîtres comme Dumouriez, d’Orléans, Brissot et ses acolytes ont été employés, mais bientôt la faction anglaise s’estt aperçue qu’il existe en France un parti républicain qui ne transigerait pas avec les tyrans. N’ayant pas pu le détruire par les assassinats partiels, les despotes anglais se résolurent à lui faire la guerre alors qu’une faction complice à l’intérieur du pays, qui a su avec une astuce profonde exploiter le courage naturel et l’enthousiasme civique des Français, a même épargné aux tyrans la honte de déclarer la guerre à la flamme de la liberté. Pour nous perdre, l’Angleterre a su faire se liguer les rois, entraînant par la force despotique ceux de ses alliés qu’elle ne pouvait attirer par un leurre de profit (comme les puissances d’Italie), et elle tâche de monter contre nous les puissances neutres par l’intrigue et la calomnie.

Mais Pitt s’est grossièrement trompé sur notre révolution. Trop immoral pour croire aux vertus républicaines, trop peu philosophe pour s’approcher de l’avenir, méprisant le peuple car il a l’habitude de juger les hommes sur sa propre bassesse, Pitt était au-dessous de son siècle. En dépit de sa réputation gonflée, Pitt n’est qu’un sot s’il préfère le poste du ministre d’un roi fou au titre honorable de citoyen vertueux. Tous ses efforts se sont soldés par des échecs cinglants. Il voulait, par les troubles de l’intérieur, discréditer la révolution, et conduire la France à un changement de la dynastie au profit du fils du despote anglais. Mais le peuple le 10 août a renversé le trône et a fondé la république. Pour l’étouffer, ses émissaires ont lâché sur le pays le démon de la guerre civile, le mal du fédéralisme. Le peuple s’est levé le 31 mai, et les traîtres ne sont plus. La coalition des rois, fruit odieux des intrigues de son gouvernement, nous fait la guerre, mais elle se disloque déjà sous les coups vigoureux de l’armée française. Notre victoire est proche et inévitable, j’en suis persuadé, car il est impossible aux vils mercenaires de vaincre les soldats citoyens d’un pays libre défendant la liberté et la justice. Jamais l’Angleterre ne pourra conquérir la France après que la liberté l’a conquise. Elle peut prodiguer ses trésors, elle ne hâtera que sa propre ruine. Que lui reste-t-il alors? La scélératesse avec laquelle ses émissaires parmi nous veulent détourner le cours de la révolution de la route de la sagesse et la précipiter dans l’abîme de la violence, sinon l’assassinat de tous les sincères défenseurs de la Patrie. Mais le gouvernement populaire déclare la guerre éternelle aux agents de Pitt, et doit rester fort et uni face à ce lâche ennemi.

Hélas, Madame, vous avez encore une fois raison, en remarquant qu’outre les despotes étrangers, la révolution française compte d’autres ennemis. Je ne nierai point qu’il y a dans notre révolution des ambitieux qui n’y cherchent qu’un moyen de s’agrandir et de s’élever, comme il y a une classe des gens qu’on appelle les profiteurs, les accapareurs qui se sont enrichis du sang du peuple et pour qui seuls leur cupidité et leurs mesquins intérêts importent. Les deux haïssent le pouvoir populaire et s’opposent de toutes leurs forces au règne de l’égalité, servant ainsi la cause des tyrans contre-révolutionnaires. Mais j’ose croire que le cours majestueux de la révolution triomphera de tous les égoïstes, et tant qu’il me reste un souffle de vie, je les combattrai. Je sais que j’ai une santé fragile, et depuis cinq ans bientôt que je sers la révolution, ma faiblesse physique prends parfois le dessus, mais ce n’est que passager. Un jour, peut-être, je ne serai plus en mesure d’être utile à ma patrie et les événements me submergeront, comme vous le dites, mais jusqu’à présent, la providence me donne assez de forces pour continuer ma lutte.

J’ai l’honneur d’être, Madame, votre humble et obéissant serviteur,

Maximilien Robespierre