Eléonore Cornélie Duplay
       

       
         
         

Capitaine Anghton

      Monsieur de Robespierre,

Je profite de votre présence au sein de Dialogus pour tenter d'avoir quelques informations sur un épisode particulier de votre existence...

Lors d'une de mes ballades au cimetière du Père-Lachaise, je me suis étrangement retrouvé face à la tombe d'une certaine Eléonore Cornélie Duplay. Loin d'être aussi courtisée que la sépulture de certaines célébrités, la tombe de Mlle Duplay était alors à l'abandon, éloignée des allées centrales, solitaire face à un mur tristement gris, loin des regards et du souvenir des hommes.

On me raconta alors que Mlle Duplay avait été une de vos proches, une de vos admiratrices, une femme qui, disons-le, vous avait toujours aimé en silence. On me raconta également la légende qui prétendait que vous aviez été enterré à ses côtés, dans la même sépulture... reposant à jamais près de celle qui, sa vie durant, n'avait aimé que vous.

Je n'ai jamais rien trouvé de concret sur Eléonore Duplay (mis à part l'identité de son père et la présence d'une soeur prénommée Elizabeth et enterrée elle-aussi, au Père-Lachaise)...

Vous serait-il possible, Monsieur, de faire appel à vos souvenirs et de me parler d'elle?

Et quant à la légende sur votre présence au Père-Lachaise, qu'en est-il réellement?

Eléonore Duplay incarne, dans l'imaginaire des «fidèles» du Père-Lachaise qui m'ont parlé d'elle, la femme solitaire et tourmentée par un amour non partagé, héroïne malheureuse et victime des conventions strictes de son temps.

En espérant que vous saurez me renseigner davantage, je vous salue respectueusement....

Capitaine Anghton
         
         

Robespierre

      Monsieur le Capitaine,

J'ai eu l'honneur de connaître Mademoiselle Duplay durant 3 ans, du juillet 1791 au juillet 1794. Elle était la fille de mon logeur, l'aînée de quatre soeurs et d'un frère. Au moment de mon déménagement chez eux, elle avait 23 ans et vivait avec ses parents, aidant sa mère. Pour se distraire, elle prenait des cours de peinture chez maître Regnault, mais elle ne s'y projetait point sérieusement. Je ne peux dire que du bien sur elle. Nature artistique et sublime, caractère sérieux et juste, c'était une fille douce, plutôt jolie, discrète, modeste, comme il sied bien à la fille d'un père digne; bref, l'incarnation même de la vertu républicaine.

Je lui ai toujours témoigné le respect et la plus tendre attention; dans des moments rares de mes loisirs je me promenais volontiers avec elle et sa soeur Elisabeth, ou je faisais pour elle la lecture de Corneille ou Racine, Voltaire ou Rousseau, ou on partait pique-niquer à la campagne avec toute la famille. Je me doutais bien de son amour, mais j'ai préféré passer ce sujet sous silence croyant bien faire et préserver ainsi son coeur d'une déception. Je suis profondément désolé de tout ce que lui est arrivé ensuite.

Et nous voilà devant son tombeau... La légende dont vous parlez n'est qu'une légende, sachant que toutes les victimes de thermidor sont enterrées à Monceau. Inclinons-nous, mon Capitaine, devant sa tombe: elle s'y répose seule. Requiescant in pace.

Maximilien Robespierre