D'une incomprise
       

       
         
         

Nina

      Monsieur,

J'ai une amie qui est folle de vous et que je n'arrive pas à raisonner. Elle estime que vous incarnez à vous seul tout ce que que la terre a pu jamais connaître en matière de bouleversements politiques, et vous voue un culte que je pourrais qualifier de particulièrement assommant! Pourriez-vous justifier votre politique, afin que je puisse vous comprendre, et par là même pouvoir intégrer les idées socio-politiques de mon amie. Ceci n'est pas un canular, s'il vous plaît, répondez-moi.

Nina La Rousse
         
         

Maximilien de Robespierre


 
Mademoiselle,

Qu’il me soit permis de vous dire que jamais je n’ai eu l’intention d’incarner en mon humble personne tout le génie révolutionnaire que la terre entière puisse engendrer. Même si, au cours de notre glorieuse Révolution, j’ai été, par les circonstances, amené à assumer des responsabilités importantes, ma seule ambition se bornait, je le jure, à servir au mieux ma Patrie et mon peuple. 

Le but de notre révolution, c’est la jouissance paisible de la liberté et de l’égalité, où la patrie assure le bien-être de chaque citoyen, où règne la justice et où l'individu est protégé contre les abus du pouvoir, où tous les vices de la monarchie sont substitués à toutes les vertus et tous les miracles de la république. Mais lorsque la Patrie est en danger, menacée par ses ennemis extérieurs et par leurs satellites à l'intérieur, alors il faut la défendre par tous les moyens. «Ma» politique, Mademoiselle, comme vous la nommez, c’est la politique de la Convention nationale, la politique de son comité de Salut public. Elle n’a nul besoin d’être justifiée: elle a pour appui la plus sainte de toutes les lois, le salut du peuple, le plus irréfragable de tous les titres, la nécessité. 

Jugez-la donc par ses résultats: 

 - toutes les armées des tyrans de l’Europe entière repoussées, et ce, malgré cinq ans de trahisons; les tyrans combattus, les peuples affranchis;

 - les complots étrangers déjoués, les traîtres démasqués, l’échafaud des représentants infidèles élevé à côté de celui du dernier de nos tyrans;

 - tous les grands coupables tremblant devant la justice, l’innocence sans appui, étonnée de trouver enfin un asile dans les tribunaux, 

 - les tables immortelles où la main des représentants du peuple grava le pacte social des Français: tous les hommes égaux devant la loi, 

 - le peuple français régénéré, énergique et sage, redoutable et juste, se ralliant à la voix de la raison, courant aux armes pour défendre le magnifique ouvrage de son courage et de sa vertu, l’amour de la patrie triomphant malgré toutes les perfidies de nos ennemis.

Cela est, Mademoiselle, mon seul «justificatif», et j’espère que c’est aussi la raison du respect de votre amie.

Avec mes sincères salutations,

Maximilien Robespierre