Kronalb
écrit à

   


Maximilien de Robespierre

     
   

Dieu garde le roi

    Citoyen,

Le roi (oui, je dis bien le roi car être républicain n'interdit pas de respecter le roi) fut arrêté et condamné à mort soi-disant pour avoir contacté les armées étrangères et «trahi» le peuple. Mais pourquoi ne dites-vous pas simplement que n'attendiez qu'une occasion pour perdre le roi afin de prendre le pouvoir. Vous condamniez à mort les gens sans raison, sans procès. C'était le peuple qui était souverain, pas vous. C'était à lui de décider du sort du roi, de Danton, de Camille, Lucile Desmoulins et tous les honnêtes gens que vous avez assassinés. De plus, vous n'avez pas respecté votre parole. Vous et les autres députés de l'assemblée nationale deviez protéger la famille royale et vous les avez livrés aux insurgés. De plus, vous avez reproché au roi d'avoir fait appel à l'armée pour se défendre mais vous avez vous aussi fait appel à l'armée pour vous défendre lorsque avec Saint-Just et Couthon, à l'hôtel de ville… Vous reprochez aux autres des actes que vous avez vous-même commis. Et vous connaissez l'e principe «l'erreur est humaine»?

Danton vous faisait peur et c'est pour cela que vous l'avez abattu. Je me réjouis de votre chute.



Jeune homme,

Je dis bien jeune homme, car d'une part, les absurdités et un charabia des sujets emmêlés dans votre missive, trahissent le peu de maturité dont vous faites preuve, d'autre part, vous ne feriez pas faute de signer.

Tout d'abord, décidez bien de qui vous voulez parler, de Louis Capet ou de Danton et de ses amis, à moins que vous ne considériez que parler des serviteurs équivaut à parler du maître.

J’entends votre colère en tant que bon royaliste malgré vos assertions de foi républicaine, mais, pour l’amour du ciel, vous ferez bien de (re)lire ne serait-ce que votre manuel d’histoire scolaire, car vous divaguez dangereusement dans l'erreur lorsque vous commencez à discourir sur les événements.

Par exemple, à l'hôtel de ville, je n'ai justement point fait appel à l'armée. Vous devriez aussi réviser vos notions sur le rôle d'un représentant du peuple. «Vous condamniez à mort les gens sans raison, sans procès», me dites vous. Lorsque j'étais juge à Arras, il m'est effectivement arrivé de prononcer une ou deux sentences capitales, avec raison et suivant la législation, mais en tant que député de la Convention, je n'ai aucun pouvoir de juger - il y a des tribunaux pour cela. En outre, à ma connaissance, personne en France ne fut condamné à mort sans procès, si ce n'est moi et mes amis, quoique, loin de vous indigner dans votre élan justicier contre les condamnations sommaires - toutes impartiales, n'est-ce pas ? - Ceci vous apporte la joie.

Mais arrêtons de parler de moi, il y a dans votre missive des erreurs plus graves concernant la Révolution, que je vais corriger.

Premièrement, tout être raisonnable, considère que lorsqu'un chef d’état contacte en secret les armées ennemies qui font la guerre à son peuple, et se rend ainsi coupable de haute trahison, il n'est besoin de nulle autre raison pour le condamner et le faire mourir – celle-ci est la seule valable et véritable. Si le roi était donc «perdu», comme vous le dites, c'est par sa propre perfidie. J'ajouterai à cela qu'il existe une nuance très nette entre «assassiner» et «exécuter» quoique vous ne semblez pas en saisir le sens.

Deuxièmement, vous dites que c'était au peuple de décider du sort du roi. C'est précisément ce que le peuple a fait le dix août 1792, lorsqu'il a renversé la monarchie. Apprenez, jeune homme, que l'état démocratique n'est pas celui où le peuple se gouverne lui-même, ceci n'est qu'un leurre couvrant l'anarchie. L'état démocratique, est celui où le peuple souverain, guidé par des lois constitutionnelles qui sont son ouvrage, fait par lui-même tout ce qu'il peut bien faire, et par ses délégués tout ce qu'il ne peut faire par lui-même. Le fait qu’il délègue le pouvoir de punir aux instances expressément nommées, appelées les tribunaux, ne diminue en rien sa souveraineté. Le peuple étant souverain, n’a nulle obligation de se pencher sur le sort de chaque vil criminel. Je présume qu’à votre époque, le peuple reste souverain dans votre pays ; mais est-ce qu'un référendum est organisé chaque fois qu’un citoyen se voit traîner en justice? Ou bien vous imaginez, peut-être, que l'égalité de tous devant la loi, n'est qu'une expression vaine, et qu'une législation à part doit exister pour Louis Capet, ou encore Danton, Desmoulins et consorts?

Par ailleurs, je n'ai point engagé ma parole personnelle de protéger la famille royale, du simple fait que je ne faisais point partie de l'Assemblée législative. Quant à la «livrer aux insurgés»... mais n'est-ce pas précisément au sein de l'Assemblée que Louis est venu demander - et y a trouvé - refuge pour lui et les siens, et que le peuple les a laissés tranquillement passer car il n'entendait nullement, en dépit de vos accusations, régler lui-même leur sort?

L'erreur est certainement humaine, seulement, ne confondez point l'erreur et le crime, surtout lorsqu'il s'agit des hommes investis du pouvoir. Le droit à l'erreur est réservé aux simples citoyens, et j'observe que vous vous en êtes largement servi en écrivant ce courrier. Mais pour votre bien et le bien de tous, celui qui tient en sa main le gouvernail du pays, devrait se garder d'en faire autant, sinon Dieu garde le peuple...

Vive la République!

Maximilien Robespierre