Dictature militaire
       

       
         
         

Benoît Dehaene

      Citoyen Robespierre, Salut!

Je crois qu'une de vos craintes (terreur?) fut que la Révolution aboutisse à une dictature militaire... Comme vous le savez peut-être, c'est ce qui est arrivé. Je salue donc votre clairvoyance. Néanmoins, et par une cruelle ironie, le fameux dictateur - un certain général corse - était l'un de vos partisans. Il admirait votre goût pour l'ordre et vos manières fortes.
Quels sentiments cela évoque-t-il pour vous?

Citoyen Benoit, 2004
         
         

Robespierre

      Citoyen Benoît, je vous salue,

Triste compliment de clairvoyance que le vôtre. J'aurais préféré me tromper mille fois plutôt que de savoir que le jour est venu où cette sombre probabilité dont j'ai évoqué plusieurs fois le danger, est devenue réelle.

Certes, je ne connais pas personnellement celui dont vous parlez, - il s'agit de Napoléon Bonaparte, n'est-ce pas? vous n'êtes pas le premier qui me fait part de sa «carrière». Je ne le connais que d'après la description que mon frère tenait à me donner, ne cessant de me conter les «mérites transcendants» et le patriotisme de ce militaire. Il est indéniable que Bonaparte a bien mérité de la patrie lors du siège de Toulon, et par la suite il mettait toujours au service de la République son courage et son talent militaire. N'était-il donc qu'un scélérat ambitieux qui s'est fait hypocritement passer pour un bon patriote et n'avait-il donc suivi la liberté que pour mieux l'étouffer à la première occasion? Son dévouement pour la cause de la République était-il donc feint? J'ai peine à le croire, mais je ne vois point d'autre réponse.

Il n'y a par conséquent rien de commun entre lui et moi. Je ne récuse point avoir toujours combattu l'anarchie, mais l'idée d'un gouvernement despotique m'est haïssable car il répugne à un républicain et un homme libre de vouloir rétablir un pouvoir despotique sous quelque forme que ce soit. Il n'est guère possible que celui qui partageait sincèrement comme moi ces idées, puisse un jour désirer devenir tyran. On a pu observer pendant la Révolution les exemples de l'héroïsme le plus stoïque invoquant les idées sacrées de la Révolution et ceux de la bassesse la plus vile essayant de se couvrir par les mêmes idées, ainsi que les versets de la Bible ont servi à la fois pour inspirer les plus hautes vertus, et pour justifier les crimes les plus obscurs, à la mesure de la vertu de celui qui vient boire à cette source.

Bien à vous, et en espérant vous avoir répondu, citoyen,

Maximilien Robespierre