Dictateur?
       

       
         
         

Jeannine Goulet

      Monsieur,

En relisant une période de l’Histoire de France que vous avez vécue, j’ai constaté que vous avez fait preuve d’une grande détermination à réaliser un idéal démocratique, non sans heurts et conflits, il va sans dire. Vous avez aussi travaillé fort pour combler les carences d’une éducation défaillante issues d’une enfance éprouvée par la mort de votre mère et l’abandon de votre père quand vous aviez à peine six ans. 

Jeune homme doué, vous êtes bénéficiaire d’une bourse qui vous permet de poursuivre vos études de droit. Vous jouissez d’une réputation de fin lettré et de bel esprit. Fidèle disciple de Rousseau, vous aimez répéter:«Homme divin... tu m’as fait réfléchir aux grands problèmes de l’ordre social». Votre préoccupation est de libérer les pauvres de l’injustice. Vous êtes porté par une grande confiance en l’Être suprême qui établirait un ordre nouveau. Orateur inlassable et député du Tiers, vous accédez à des postes de commande. Vous jugez bon d’établir la République vertueuse dont vous parlez sans cesse. «Au nom du bien absolu, nous allons faire de vous des êtres heureux. Toutefois, si vous refusez, nous aurons le regret de vous éliminer». Et ce fut le règne de la Grande Terreur dont les plus illustres victimes furent le savant Lavoisier, le poète André Chénier et la famille royale, Louis XVI et Marie-Antoinette.

Vous n'avez pas perçu les risques de toutes ces décisions. Vous avez été mal informé et même obstiné malgré les conseils de vos amis. Tout s'est tourné contre vous; vous avez été renversé par une conspiration et guillotiné le 9 thermidor de l’an 11(27 juillet 1794). Vous avez refusé d’admettre jusqu’à la fin que vous ayez été un dictateur, et vous, vous voyiez-vous comme tel?

Quant à moi, je reviens dans mon siècle, là où il y a tant à faire pour éradiquer l’injustice, l’oppression et la dictature.

Jeannine Goulet
         
         

Robespierre

      Chère Madame,

Je vous remercie de l'intérêt que vous portez à l'histoire de notre Révolution, et de l'attention que vous avez bien voulu accorder à mon humble personne. 

Je crois de mon devoir de constater que votre perception n'est pas exempte d'erreurs (pas volontaire sans doute, mais due plutôt aux livres pour lesquels la vérité est loin d'être le souci principal), erreurs insignifiantes pour la plupart, mais plus graves dans certains cas. Avec votre aimable permission, je désirerais y apporter quelques précisions, avant de rentrer dans le vif du sujet, et j'ose espérer que vous ne serez pas contrariée par cette volonté.

Je ne veux point commenter vos remarques à propos de mes années d'enfance, si ce n'est que pour faire une observation peut-être inopportune, mais qui me taraude l'esprit depuis un moment. Certes, lorsque vous invoquez les deuils qui se sont succédés dans notre famille, vous touchez à un point douloureux, mais guère prééminent en soi outre mesure. J'ai du mal à concevoir l'importance qu'attachent les narrateurs réputés savants à relater dans leurs écrits ces malheurs qui ne regardent strictement que nous, mes proches et moi. En parcourant des pages de récits déchirants que ces auteurs consacrent à notre drame familial, j'ai parfois une vague impression qu'ils en souffrent bien plus que moi.

Qu'à cela ne tienne, puisque nos historiens s'accordent sur l'importance de fouiner dans les caveaux de la famille Robespierre, ceci m'indispose peu, à condition toutefois que l'auteur garde une bien sobre délicatesse dans le style. Par contre, votre phrase «vous jugez bon d'établir la République vertueuse dont vous parlez sans cesse» m'interpelle. Madame, pensez-vous vraiment que l'établissement d'une République peut se faire sur le bon jugement d'un seul homme? La République française est l'oeuvre du peuple français, dont nous ne sommes que les humbles exécuteurs de sa volonté. Quant à moi, loin d'en parler sans cesse et d'en imposer aux autres, le lendemain de Varennes, je doutais encore de cette République, je n'ai point peur de l'avouer, car peu importe la forme que prend le gouvernement, seule celle où le respect jaloux de la liberté publique est toujours présent, importe. Je n'ai adhéré à cette idée que lorsque le choix du peuple et sa volonté de l'assumer sont devenus évidents, car fonder une république après des siècles de tyrannie, et dans l'entourage des généraux ambitieux et des factieux de toutes sortes, n'est guère un jouet d'enfant.

C'est en partie pour cela que je crains de ne pouvoir m'associer à cette vision de la Terreur, qui est la vôtre et que vous exprimez de la manière suivante «Au nom du bien absolu, nous allons faire de vous des êtres heureux. Toutefois, si vous refusez, nous aurons le regret de vous éliminer. Et ce fut le règne de la Grande Terreur etc. etc.». Il est possible que ce soient là des procédés coutumiers de votre siècle où, comme vous l'avouez, il reste à éradiquer l'injustice et la dictature. Je ne peux, hélas! vous attester tout à fait le contraire pour le mien; cependant, on convient absolument que nul ne veut ni ne peut forcer son prochain à être heureux! Notre but était, pour reprendre l'expression du citoyen Saint-Just, non point de rendre les hommes heureux, mais de les empêcher plutôt d'être malheureux. 

La terreur, car c'est ainsi que l'on appelle les mesures sévères que le gouvernement révolutionnaire a employées contre ses ennemis, n'est point issue de cette logique. Ainsi que ce ne furent point des patriotes qui eurent recours les premiers à cette arme terrible, mais nos ennemis. Qui osera le contredire? On avait consenti à refuser provisoirement une partie de nos droits pour le salut de tous, et à prendre en main le glaive terrible de la justice révolutionnaire, que lorsque la République s'est trouvée en danger de mort, menacée par des hordes de despotes accourues à nos frontières pour la perdre. Et comment voulez-vous nous voir réagir dans l'état de l'extrême danger, avec la contre-révolution armée et soutenue par l'envahisseur étranger à nos portes? Ne devions-nous point nous défendre, lorsque les meilleurs patriotes amis du peuple tombaient sous les coups de poignards de comploteurs, lorsque la trahison décimait nos armées, lorsque les femmes et les enfants des braves soldats français périssaient de la main de l'aristocratie et de leurs suppôts de l'intérieur? 

Vous parlez de Louis XVI et de sa famille, victimes de la justice vengeresse du peuple, mais oubliez des hommes et des femmes victimes des bandes d'assassins contre-révolutionnaires, et dont la seule faute était de vouloir être libres. Croyez-vous qu'un homme innocent a péri dans la terreur? Alors pleurez-le, Madame, pleurez cet homme, comme je le pleure, c'était certainement un ami de la liberté et du peuple. Pleurez même ceux, coupables, qui ont péri sous le glaive révolutionnaire, ils auraient pu être nos frères, si leur esprit borné par des préjugés despotiques, leur égoïsme, leur mauvaise nature et une haine aveugle ne les avaient pas poussés à se révolter contre les principes de la lumière. Moi-même, je considère les actes rigoureux que nous avions dû entreprendre pour le salut de la Patrie comme un sacrifice douloureux, mais je défie quiconque de nous reprocher de ne pas laisser impunément égorger nos concitoyens.

Nous approchons la question finale de votre lettre: si je me voyais comme dictateur? Madame, voilà un exercice difficile que vous me demandez, car c'est une torture affreuse, pour un homme honnête et sensible, de se savoir un objet d'épouvante aux yeux de ceux qu'il respecte et qu'il aime, et c'est un crime plus odieux de le la faire subir. Je ne puis que protester de toutes mes forces contre cette calomnie tenace qui serait tout simplement ridicule si cela n'était si affreusement grave. Car cette accusation de dictature, ou de triumvirat, ou de tribunat, ne date pas d'hier, ni du 9 thermidor; les cinq années de la Révolution durant, mes ennemis la lançaient, sans toutefois s'accorder sur la nature du crime qui m'a été reproché, et sans jamais se soucier d'apporter la moindre preuve à leurs dires. 

Il n'est point aise de réponde à des inculpations aussi peu précises et fantaisistes. Je répondrai cependant à cette accusation car je dois compter, non seulement avec mes intérêts privés, mais aussi avec les devoirs d'un représentant du peuple envers les intérêts publics. Je répondrai, car il est nécessaire de détruire sans tarder ce monument monstrueux de la calomnie soigneusement bâti depuis deux siècles. 

Il ne suffit pas sans doute de répliquer à cette interrogation. Non je n'ai point proposé une dictature, ni un triumvirat, je n'ai point cherché à approcher le pouvoir suprême, pour résumer ainsi les griefs désordonnés de mes ennemis. Une négation simple ne m'apporterait rien. Eh bien, Madame, prouver que j'ai toujours agi d'une manière opposée à ce dont on m'accuse, est une meilleure riposte à tous les griefs.

Non seulement je ne suis pas un ambitieux, mais je les ai toujours combattus. J'ai toujours défendu les droits du peuple, sans craindre la rage des aristocrates, ni la perfidie des hypocrites, ni les hurlements des ennemis de la liberté. Si, en sacrifiant les intérêts du peuple, j'avais rejoint l'un de ces partis qui avaient maintes fois essayé de me séduire, j'aurais évité les poursuites haineuses des gouvernants du moment, et j'aurais bénéficié de tous les honneurs et de tous les plaisirs qui s'offrent à qui conjugue le patriotisme et la servilité. Pourtant, ni les menaces, ni les courtoisies ne m'ont fait abjurer mes convictions. 

Si j'aspirais à la dictature, ce serait logique de ma part de chercher à occuper un poste qui aurait pu m'offrir rapidement l'occasion de satisfaire ma soif de gouverner. Or, au contraire, dès la fin de la Constituante, je me suis moi-même barré la route du pouvoir et des honneurs, ayant obtenu un décret interdisant à tout membre de l'Assemblée l'accès à tout poste de l'exécutif pendant deux ans après la fin de la session. J'ai constamment refusé les cadeaux, les richesses, les honneurs, ne voulant d'autre récompense que le respect de tous les patriotes. Est-ce là une démarche d'ambitieux? 

Pour arriver au pouvoir suprême, il m'aurait fallu renverser le trône dans un premier temps, puis anéantir la Législative. Certes, le 10 août le peuple a accompli la première tâche en portant un coup mortel à la monarchie. Pourquoi n'ai-je donc pas essayé de profiter de cette occasion pour instaurer une dictature? Pourquoi étais-je le premier à demander dans mes discours et mes articles, l'appel de la Convention Nationale comme le seul moyen de remédier aux calamités qui se sont abattues sur notre Patrie? Cette Assemblée où, loin de dominer, j'étais, avec d'autres amis de la liberté, dès le début constamment attaqué et poursuivi par le parti qui s'est juré la perte de tous les patriotes. 

Je n'ai accepté la proposition d'entrer au Comité de Salut Public, que dans un moment catastrophique, quand ce poste offrait plus de dangers et de travail écrasant que de gloire et de privilèges, mais tout citoyen honnête aurait fait don de sa personne à la Partie. Comment pourrais-je m'y soustraire? Il est évident que la possibilité de donner toutes ces forces à la Patrie est déjà une ascension parfaite pour tout patriote sincère, mais notez que je n'avais pas, au comité, une once de plus de responsabilités que mes autres collègues. Je tiens aussi à rappeler que malgré le rôle important que le comité a joué et continue de jouer dans la défense de la patrie, il n'a jamais oublié qu'il n'est rien sans la Convention. Nous nous inclinons devant la représentation nationale, nous avons lutté pour sa sûreté physique, et nous défendons sa gloire et ses principes. Est-ce ainsi qu'on va vers le despotisme? 

Pour être dictateur, il ne suffit guère de soumettre Paris, il faut conquérir aussi les 82 autres départements. Puis-je disposer des sommes nécessaires à ce but? De la force armée? Entre les mains de qui se trouvent les finances, les armées, l'administration intérieure de la République? Certes, pas entre les miennes, et que Dieu m'en garde!

On m'accuse de solliciter le pouvoir suprême, mais est-ce que la convention nationale n'existe plus? Le peuple français est-il anéanti? Mes ennemis ont inventé et répètent partout cette calomnie inepte que j'exercerais sur la Convention un pouvoir despotique et que je lui imposerai mes volontés. J'observe que formuler de telles insinuations, c'est insulter à l'honneur de la représentation nationale, c'est chercher à l'avilir. Comment est-ce possible qu'un seul individu puisse imposer «despotiquement» ses vues à une assemblée des délégués d'un peuple libre? Sauf s'il s'agit, évidemment, du pouvoir naturel des principes; pourtant, ce pouvoir n'appartient point à celui qui expose ces principes, mais à la raison commune et à tous ceux qui veulent lui prêter l'oreille. Voilà la clique à laquelle j'appartiens, la même qui a fondé la République, a terrassé toutes les autres cliques, a anéanti tant de traîtres, a combattu tant d'ennemis de la patrie. Les principes, c'est le peuple. Mes collègues de la constituante, les patriotes de la Législative et tous les citoyens qui défendent fermement la cause de la liberté, bénéficiaient également de ce pouvoir. 

Prendrons-nous pour tyrannie l'influence morale et la force de la vérité? Il est facile d'accabler et d'exterminer un seul homme, et s'il ne s'agissait que de moi personnellement, j'aurais honte de tant occuper votre attention par ma défense. Mais qui osera jamais servir la patrie, si on présente comme preuve d'une ambition despotique les conséquences du courage civique le plus naturel? J'affirme donc que je considère cette accusation comme un crime. Ceux qui déclarent criminelle la force morale de la raison, appellent à la tyrannie, car il n'existe que deux forces: la force de la raison, et celle de la tyrannie; là où règne l'une d'elles, il n'a guère de place pour l'autre. Laquelle voulez-vous rejoindre, Madame? 

Je reste, chère Madame, votre humble et très obéissant serviteur,

Maximilien Robespierre