Cruel
       

       
         
         

Lydie Pruvot

      Cher M. Robespierre, 

Je ne veux pas vous manquer de respect mais je trouve que ce que vous avez fait durant la révolution est cruel. Guillotiner tant de gens est vraiment cruel. Que pensez -vous de ce que vous avez fait durant la révolution? 

En attente de votre réponse, au revoir cher M. Robespierre. 

Lydie
         
         

Robespierre

      Chère Madame,

Je ne voudrais pas vous manquer de respect davantage, mais je ne conçois point que vous puissiez émettre de votre futur bien confortable et calme de jugements aussi impérieux sur une chose dont vous ne connaissez absolument rien. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais la vie est cruelle. Chacun de nous aurait souhaité que la République vive heureuse et tranquille, sous l'égide de sa sage constitution et dans l'esprit d'une franche fraternité. Seulement, la vie en a décidé autrement. Ou plutôt ceux de ces scélérats qui ne cherchent que l'avilissement du peuple et la perte de la République.

Envoyer tant de gens à la guillotine, cela paraîtrait probablement dur. Ce qui est encore plus dur, c'est que le peuple se fait égorger par trahison et par la haine implacable de la contre-révolution. Les punir, c'est d'après vous cruel. Vouloir faire souffrir le peuple et anéantir la Patrie, c'est monstrueux, Madame. 

Personne ne veut élever sa voix pour rendre hommage au peuple fort et courageux qui a tout supporté et qu'on égorge avec tant de scélératesse. Mais pour déplorer les contre-révolutionnaires qui ont expié leurs forfaits, on a la larme facile. On s'attendrit pour les hommes les plus criminels, pour ceux qui livrent la Patrie au fer de l'ennemi féroce. Ne voyez-vous que là, la cruauté? N'avez-vous de pitié que pour eux? Et tous les pénibles sacrifices que le peuple a faits au nom de la République, parmi lesquels on doit sans doute considérer notre politique sévère, qu'en faites-vous? Tous les vaillants défenseurs de la Patrie qui ont laissé leurs vies sur les champs des batailles, y songez-vous? Toutes les malheureuses femmes mortes avec leurs enfants des mains des brigands à la solde de l'Angleterre, les avez-vous seulement oubliés? 

Quant à moi, je ne sais m'attendrir que pour le sort de ce peuple malheureux, que pour la vertu outragée et l'innocence opprimée. Rien ne m'est aussi étranger, qu'une lâche faiblesse pour le crime et le coupable abandon des principes proclamés par nous-mêmes. Contrairement à ce que vous semblez imaginer, pendant la révolution, mon action s'est bornée à servir au mieux ma Patrie, aussi bien sur le poste honorable du représentant du peuple, dans la fonction du membre du comité de salut public qui m'a été assignée, qu'en tant que simple citoyen, dans le but unique de la rendre libre et prospère. Comme tous les bons Français, mes frères. La mission d'en juger les résultats n'incombe point à moi, mais à la postérité. Pour moi, je garde ma conscience libre de toute infamie, et ma foi inébranlable dans le triomphe de nos principes. Notez seulement, que je reconnais ne pas avoir tout fait pour le salut de la Patrie, mes forces physiques m'ont fait défaut. 

Si poursuivre le crime et punir le forfait signifie dans votre futur être cruel, je l'étais sans doute. Eusse-je dix vies, je le serai encore, car je ne puis épouser le mal et le combattrai toujours et jusqu'au dernier soupir.

Mes hommages, Madame,

Maximilien Robespierre