Laurier
écrit à

   


Maximilien de Robespierre

     
   

Charlotte et Éléonore

    Cher Robespierre,

Pardon pour mon français car il n'est ma langue maternelle.

Récemment, j'ai lu les très touchants mémoires de votre sœur Charlotte. Trente ans après qu'elle les ait rédigés, la pauvre femme est toujours affligée par votre sort et par celui d'Augustin.

Ma première question porte sur sa relation avec les Duplay. Est-ce que, vraiment, elle s'entendait mal avec eux?  Elle les dépeint comme des personnes très désagréables, en particulier Éléonore. Je ne sais pas pourquoi Charlotte la haïssait puisqu'Éléonore était une femme virtuose, douce et jolie. Pourquoi Charlotte éprouvait-elle cette jalousie injustifiée?

La seconde porte sur le plan d'Éducation de Lepeletier. Très brillant projet, mais pourquoi ne pas instruire les filles sur la constitution comme les garçons? Il n'est pas abusif qu'elles en sachent un peu sur la politique et la démocratie...

Une étudiante en Histoire


Chère citoyenne,
 
Ah! vous savez, les femmes, même vertueuses, peuvent être parfois très difficiles dans les rapports avec leurs semblables, surtout si cela concerne les questions domestiques… Je ne saurai pas vous dire la raison exacte de l’animosité certaine qui s’est installée entre ma sœur et les citoyennes Duplay. Au point où c’en est aujourd’hui, seul le temps pourrait apaiser les esprits, je l’espère de tout cœur.
 
Pour ce qui est du plan d’éducation nationale, écrit par notre malheureux collègue Michel Lepeletier, et que j’avais présenté en juillet dernier à la Convention, il est en effet très bien. Qu’il y ait une légère différence entre l’instruction des filles et des garçons, cela ne me paraît pas embarrassant, car les hommes et les femmes n’ont pas le même rôle dans la cité; ainsi, on n’accoutume pas non plus les enfants des sexes opposés aux mêmes travaux. Avant tout, ce plan a pour but de donner à tous les enfants les aptitudes physiques et morales qui ont pour tous une utilité commune: la santé, la force, la morale, l’accoutumance au travail et la persévérance d’un être laborieux; de leur offrir une éducation vraiment républicaine, qui les prépare à la vie du citoyen.
 
Salut et fraternité, citoyenne!
 
Maximilien Robespierre


Cher citoyen,

Merci pour votre aimable réponse! Mais, hélas, citoyen, il paraît qu'elles ne se pardonnèrent jamais! Élisabeth montre de l'hostilité envers Charlotte dans ses mémoires - elle écrivait aussi des mémoires -, mais elle n'entre pas dans les détails.

Récemment, j'ai lu le récit d'un souvenir d'un citoyen nommé Jules Simon, qui connut le fils de Philippe Le Bas en 1834. Il l'invita à un repas avec les Duplay, Charlotte arriva après et elle fut reçue comme une reine et occupa la place d'honneur à la table. Le monsieur Simon était bien informé sur les disputes d'Éléonore et Charlotte. Je me demande si elles se pardonnèrent enfin ou si elles ne firent que sauver les apparences devant les autres invités. Je penche pour la seconde supposition. Je devrais ajouter qu'Éléonore était déjà morte en 1834.

Je vous pose une autre question, j'espère que vous ne la trouverez pas trop impertinente: Charlotte écrivit qu'Éléonore était très ambitieuse et voulait se marier avec vous, mais que vous ne l'aimiez pas. Vous auriez même suggéré l'idée à Augustin de se marier avec elle. D'autre part, Élisabeth écrivit qu'Éléonore était votre fiancée ce que votre médecin, Souberbielle, confirma: il dit que vous vous aimiez beaucoup et que votre mariage était déjà arrêté. Je ne suis pas sûre de savoir qui dit la vérité. Éléonore était-elle votre fiancée?

Et sur le rapport du citoyen Le Peletier, vous avez raison, mais si une femme veut étudier la Constitution pour s'informer de ses droits, ce n'est pas interdit, n'est-ce pas?

Je voudrais, d'autre part, vous poser une question au sujet du rapport d'Amar concernant l'interdiction des clubs de femmes. Je suis très offensée par la façon dont il dénigra notre intelligence, comme si nous étions incapables de «conceptions hautes et de méditations sérieuses». Je connais une poignée de femmes - et d'hommes aussi! - qui n'ont rien dans le crâne, mais je connais aussi beaucoup de femmes qui sont intéressées par les questions philosophiques les plus profondes et qui éprouvent le plus sincère amour pour la Liberté. Pourquoi se passer de leurs talents et leurs idées? Vous ne dites rien sur ce rapport et je voudrais connaître votre opinion. D'ailleurs, que pensez-vous d'Amar et du Comité de sûreté générale?

Citoyen, j'espère ne pas vous importuner avec ces questions. Je vous salue.


Chère Citoyenne,

Je peux vous affirmer en toute sincérité que jamais je ne me permettrais, même en plaisantant, de dicter à mon frère le choix d’une épouse. Il s’agit certainement d’un malentendu de la part de Charlotte.

Je ne nie point que je tiens en haute estime les vertus et les qualités de la citoyenne Eléonore Duplay. C’est une jeune personne charmante, douce, distinguée et très affable. Aucun de ceux qui ont eu l’honneur de l’approcher ne pourra le nier. Celui qui l’épousera sera sans doute un homme bien heureux. Mais il serait imprudent et très prématuré d’en tirer des conclusions sur mes projets matrimoniaux. L’affection que j’ai pour elle est la plus pure et fraternelle du monde, et je jure que jamais je ne me suis permis le moindre geste désinvolte risquant d’offenser son innocence ni la moindre parole susceptible de la troubler.

Avec mes salutations les plus cordiales et fraternelles,

Maximilien Robespierre