Augustin
écrit à

   


Maximilien de Robespierre

     
   

À propos de votre rôle durant la révolution française 

    Cher Augustin,

Te répondre m'est d'autant plus agréable que tu portes le même nom que mon petit frère. Je te prie aussi d'assurer à tes petites sœurs que depuis longtemps je leur ai expédié une réponse. Si par malheur elles ne l'ont pas reçue, tu trouveras une copie de celle-ci, à leur aimable attention, avec la présente.

Passons à tes questions. Je pense qu'il ne serait pas faux de voir les préliminaires de la future révolution, au lendemain de l'ouverture des états généraux, dans le courage qu'ont eu les députés du tiers état, face à l'orgueil de l'aristocratie, de réclamer la réunion de tous les ordres, le vote par tête et les réformes nécessaires à la France, que la nation entière exigeait. S'ensuivirent alors des semaines de lutte entre la raison et les préjugés séculaires. Nous avons fait le serment de ne pas nous séparer avant d'avoir donné la Constitution à la France, et je rappelle que le tiers état n'avait pas à ce moment-là d'autre source de sa force que la vertu de la sagesse et les principes inébranlables de la justice universelle. L'ambiance qui régnait alors était très agitée, tendue, angoissante, car depuis des jours nous savions que les troupes fidèles à la cour étaient rassemblées autour de nous, et que les premiers débordements avaient déjà eu lieu à Paris. Le renvoi de Necker, qui jouissait à ce moment-là d'une popularité très forte, a été comme un coup de tonnerre. Et ce n'est que lorsque le peuple s'est prononcé puissamment, en s'armant pour faire tomber la Bastille, et en apportant son plein soutien à ses représentants que la Révolution a été achevée, et que les droits de l'humanité ont pu être proclamés. Ce ne sont pas les hommes, mais le peuple qui a fait la révolution, et tout pouvoir légitime émane de lui seul.

Tu voulais savoir en quoi consistait le rôle des députés. Représentants de la nation, assemblés et délibérant en lieu et place du peuple, nous exercions ainsi par délégation son droit de légiférer, de surveiller les affaires publiques, et de contrôler les autorités instituées, et avions le devoir de protéger des avidités du despotisme les libertés naissantes. Mais la tâche suprême de l'assemblée constituante consistait à l'élaboration de la constitution.

Oui, j'étais parmi les membres de la grande délégation qui s'était rendue à Paris avec le roi, après le quatorze juillet. Étant donné que nous étions nombreux à l'accompagner, je n'ai pas été au premier rang pour observer le spectacle, mais je me souviens encore de l'ambiguïté palpable: Louis XVI, maussade, mais prenant l'air d'accepter les choses et de se réconcilier de bon cœur avec son peuple, Bailly et les municipaux, fiers de leur victoire, mais embarrassés par l'équivoque de leur position délicate face au roi. Derrière l'harmonie et la paix affichées, j'ai senti l'inquiétude et la méfiance, qui ont débouché sur les événements qui suivirent.

Je ne pourrais pas te décrire avec certitude les sentiments de tous les Français, mais je pense que la Révolution a allumé au fond de nos cœurs un grand espoir, celui d'une société nouvelle, libre, fraternelle et juste, fondée sur le respect des droits de l'humanité. Nous ressentions tous une forte certitude que cet espoir n'était pas qu'une simple chimère, mais que nous pouvions le réaliser, quel qu'en fût le prix. C'était l'enthousiasme d'une société de frères, c'était la fierté d'une nation libre que nous ressentions tous.

Quant à ta dernière question, concernant la couleur de mes cheveux, ils sont de couleur châtain clair. Assure-toi bien d'abord que les mèches que tu as vues, sont bien de moi (aussi étrange que cela puisse me paraître). N'oublie pas que tu aurais vu, le cas échéant, des cheveux vieux de plus de deux cents ans que le temps n'aurait pas épargnés.

Je crois avoir répondu à toutes tes questions et j'espère que tu es satisfait. Je te souhaite bonne chance pour tes études.

Avec mes amicales salutations,

Maximilien Robespierre

P.-S.: Voici une copie de ma réponse à tes petites sœurs.

«Mes chères petites demoiselles!

Je me réjouis à l'idée que vous vous intéressez à l'histoire de la Révolution, qu'à un âge si tendre, vous combattez déjà des royalistes, autant que vous le pouvez, et que vous avez pris la peine de m'écrire une si longue et si passionnante lettre, que j'ai eu la patience de lire jusqu'au bout!

Je peux vous dire que manger trop de bonbons abîme les dents et n'est pas bon pour la santé, que je ne sais pas comment sont les tricots de votre grand-mère Marthe, mais mes perruques ne me démangent pas, que tous les enfants de la République savent chanter la Marseillaise et que, visiblement, ce n'est pas une très bonne chose que de laisser les petits enfants accéder à l'Internet.

Aussi, Mesdemoiselles, je vous prie de m'excuser de ne pas avoir assez de temps pour bavarder gaiement avec vous, mais je suis sûr que si vous le lui demandez gentiment, votre grand frère se fera une joie de répondre à toutes vos questions ou de vous offrir un livre avec de jolies images qui vous racontera ce qu'est la Révolution française. N'omettez pas de lui passer le bonjour de ma part.

Portez-vous bien et soyez assurées de mes sentiments amicaux,

Maximilien Robespierre»