Didier
écrivent à

   


Maximilien de Robespierre

     
   

À propos de Bonbon, Thomas Paine et Fouquier-Tinville

    Citoyen Robespierre,

Tu me permettras tout d'abord un tutoiement égalitaire doté d'un «t» majuscule rendant hommage à ton action.

Pauvre «Bonbon»! Pauvre Augustin! Quel courage exemplaire aux derniers moments, car il n'est certes pas facile de vivre dans l'ombre de son frère, de le critiquer et néanmoins de l'accompagner dans la mort. Il symbolise, selon moi, au mieux la devise de la révolution: «Liberté, égalité, fraternité». Que voilà une fraternité charnelle et spirituelle de la part d'un homme qui aura tenté d'être aussi vertueux que son aîné au point d'être prêt à en payer le prix fort, alors qu'il n'était accusé de rien et qu'il aurait pu adopter un profil bas au sein de la Convention, le jour de ta chute! Votre fratrie était respectivement la tête et les jambes de la révolution! Tu auras la mâchoire fracassée et lui les jambes cassées, lors de votre arrestation à l'Hôtel de Ville. On ne pouvait rêver plus symbolique, pour inspirer les générations suivantes.

Puis-je savoir si tu as eu quelques contacts avec Thomas Paine? Il appartenait au clan des Girondins, mais je suis surpris de constater à quel point vos conceptions étaient très proches, du moins au niveau des principes. Sans doute la barrière de la langue et une divergence d'approche sur le sort à réserver à Louis XVI vous ont-elles définitivement éloignés.

Que penses-tu de l'attitude de Fouquier-Tinville? Ce cousin de Camille Desmoulins accepte de l'envoyer à la mort, puis de t'y envoyer. Quand il passera à la guillotine, il déclarera qu'il n'a fait que son devoir et que tout est de ta faute et de celle de Saint-Just!

N'a-t-on pas surévalué très sérieusement ton côté froid? Quand tu es représenté dans des pièces de théâtre ou dans ce que nous appelons des films, on donne de toi l'image d'un homme incapable d'esquisser l'ombre d'un sourire. On force le trait au point de te rendre antipathique!

Je viens d'une petite ville appelée Verviers en Wallonie. Elle a sur sa place principale la statue du martyr de la révolution liégeoise. Le 2 janvier 1794, il fut décapité sur cette même place à coup de hache (ou de sabre, au moins cinq à six coups!) sur ordre du Prince-évêque de Liège. Il était médecin, déiste et aimait à lire les droits de l'homme et du citoyen aux pauvres. Il paraît qu'il fallut retenir la foule lors de son exécution.

Triste époque fort riche d'enseignements où le choix ne semblait pas être entre la démocratie paisible et la terreur vertueuse, mais entre la terreur vertueuse et toutes les terreurs qui ne l'étaient pas! Qui a corrompu Danton, d'après toi?

Nul doute que si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer pour te permettre de gagner le paradis des hommes vertueux. Si tu y es, remets mes salutations révolutionnaires à ton frère et à Chapuis!

Fraternellement,

Didier


Citoyen,

Pour m'excuser de ce long retard, je vais tâcher de répondre à tes questions une par une.

J'ai évidemment vu Thomas Paine à la Convention. Je n'irai pas jusqu'à dire que nous nous sommes parlé, car ce citoyen ne parle presque pas le français. Il ne pouvait visiblement être au courant des choses que par l'intermédiaire des députés de la faction girondine qui lui servaient habituellement d'interprètes. Marat avait un jour affirmé que leurs traductions seraient travesties; je n'ai aucun pouvoir d'en juger, mais je pense néanmoins que Paine avait en effet mal choisi ses interprètes.

Je ne crois pas qu'un lien de parenté entre l'accusateur public et ceux qu'il accuse aussi éloigné que celui qui liait Fouquier et Desmoulins puisse véritablement entrer en ligne de compte lorsqu'il s'agit du salut de la République. Le duc d'Orléans avait là bien plus de raisons que Fouquier de se récuser lors du procès de son royal cousin, il ne l'avait point fait. Fouquier, n'étant point juge, ne saurait donc devoir être «plus royaliste que le roi».

Pour ce qui est de mon «côté froid», je sais sourire lorsque c'est placé, mais je ne sais plaisanter au moment où la Patrie est en péril de mort. En outre, je n'agrée guère la grossièreté et la familiarité (qui ne saurait certes être confondue avec la cordialité d'une véritable amitié!), et préfère encore une froide politesse à une amabilité fausse et hypocrite. Si cela s'appelle être froid, je le suis sans doute.

Enfin, Citoyen, ton récit des atrocités survenues dans ta ville ne m'étonne pas. En Belgique, en France ou ailleurs, les tyrans sont les mêmes, et il faut être fou pour se faire des illusions, comme d'aucuns le font, sur la miséricorde et l'humanité des royalistes.

Accepte, Citoyen, mes salutations cordiales et fraternelles.

Vive la République!

Maximilien Robespierre