Marco Gesto
écrit à

   


Maximilien de Robespierre

     
   

À propos de Barras

    Citoyen Robespierre,

Dernièrement j'ai lu une biographie sur le vicomte de Barras. Je voudrais savoir si le citoyen Barras fait partie du Comité de Salut Public avec les Saint-Just, Couthon et Carnot.

Comment voyez-vous ce personnage dans la cause de la Révolution: est-il un opportuniste ou bien un homme sage et avisé? J'attends votre réponse dans les plus brefs délais.

Méfiez-vous de lui!

Citoyen Gesto



Citoyen Gesto,

Content d'avoir à nouveau un message de vous dans mon courrier. Je vous suis reconnaissant pour votre avertissement, mais rassurez-vous, j'ai certainement des défauts, mais la stupide confiance n'en fait pas partie. Je peux vous assurer que je suis l'un des patriotes les plus méfiants et pessimistes depuis le début de la révolution. Je déclare que je regarde la salutaire défiance, protectrice des droits du peuple et gardienne jalouse de la liberté, comme l'une des qualités nécessaires pour sauver la liberté à l'époque où la république est entourée des ennemis cruels et impitoyables.

Je ne m'abuse point sur les élans soi-disant patriotiques de Barras, et ne le trouve point sage, mais exagéré, et cela m'est suspect. Je ne puis en dire davantage avant d'être complètement sûr des vrais motifs de sa conduite, mais si une chose peut être sûre, c'est que Barras ne fait point partie du Comité de Salut public, et je compte fort qu'il ne le fera pas tant que j'y suis.

Portez-vous bien, citoyen.

Salut et fraternité,

Maximilien Robespierre



Je vous remercie de votre réponse, citoyen Robespierre, mais j'ai tellement de questions pour vous!

Certains de vos adversaires politiques vous ont soupçonné d'avoir truqué les voix lors de la sentence du roi Louis Capet. Selon mes lectures, ledit Louis Capet aurait été condamné à la peine de mort par une seule voix. Exact? Vous vous étiez alors opposé à un référendum national pour faire juger le roi par la convention. Je vous en félicite! Je sais pertinemment que vous aviez voté pour la mort du roi afin de rendre «irréversible» le processus normal de la Révolution: coup d'éclat ou geste réfléchi? Les historiens sont divisés sur cet événement du 21 janvier 1793.

Lors de mes lectures, j'ai constaté que vous étiez membre du club des Jacobins. J'aimerais que vous me donniez un aperçu des clubs politiques en vigueur à Paris. Selon mes connaissances qui sont loin d'être parfaites, il faut faire la différence entre les Jacobins, les Girondins et les Cordeliers.

De plus, on vous présente comme un partisan de la Montagne. Selon mes sources, la Montagne ralliait les députés assis dans les estrades supérieures du Parlement qui, généralement, représentaient l'aile radicale des révolutionnaires, à l'opposé de la Plaine dont les députés étaient plus modérés. C'est exact? Vous méfiez-vous des bourgeois profiteurs tels que ceux de la Plaine?

Pour conclure, citoyen, pouvez-vous m'expliquer le fait que Brissot fut condamné à l'échafaud ainsi que Hébert? Ce dernier n'était-il pas un véritable révolutionnaire comme tous les enragés? Ou bien est-ce à cause de ses abus et des exactions de son compatriote Carrier que vous avez décidé, le Comité de salut public et vous, de le remettre aux mains du bourreau.

Je sais, citoyen, que votre emploi du temps est nécessaire à la cause de la Révolution, mais je vous implore de me donner vos réponses qui seront, pour le bien de la patrie, bien réfléchies.

Citoyen Gesto



En effet, Citoyen, les questions ne vous manquent pas, et je me ferai un plaisir de vous répondre enfin, après vous avoir fait si longtemps patienter. Croyez bien que je suis navré de ce retard, et seule la fatigue et ma récente indisposition en sont les causes.

J'ignore les ouvrages que vous avez consultés, mais il est certes ridicule de supposer que j'ai pu falsifier le vote lors du procès de Louis XVI. Non seulement je n'étais point secrétaire de la Convention pour enregistrer et dépouiller le scrutin, mais rassurez-vous, nul n'avait la possibilité de le falsifier: le vote étant public, toutes les tribunes en étaient témoins et s'en faisaient compteurs. Par ailleurs, la majorité dépassait de loin une voix, mais je vois d'où vient ce malentendu. Vous savez, sans doute, que 26 députés votant la mort ont souhaité que la question de sursis d'exécution de la sentence soit débattue. Mais ils ont déclaré leur vote indépendant de la décision qui serait prise. Par conséquent, il apparaît que Louis avait été condamné à la majorité de 27 voix.

Quant au sort du roi, encore ce n'est point moi qui ai décidé de son destin, mais le peuple souverain lorsque le 10 août, il a renversé le trône et qu’il nous a donné ainsi la république. Pour moi, le roi avait été jugé et condamné ce jour-là, et le procès que la Convention a voulu lui offrir n'avait point lieu d'être. Son exécution n'est donc ni «un coup d'éclat» ni un geste particulier, mais une simple obéissance à la volonté souveraine clairement exprimée. J'ai plusieurs fois exposé mon opinion à ce sujet, et tout patriote ne peut qu'être d'accord avec moi, car faire le procès à Louis XIV, c'est le présumer innocent; c'est donc présumer le peuple coupable, c'est mettre la révolution en litige!

Cher ami, je vous sens un brin perdu lorsque vous parlez des clubs et factions; qu'il me soit donc permis de vous éclairer. Les Girondins étaient une faction au sein de la Convention. Ils ont réussi, par les intrigues, à se mettre à la tête de cette auguste assemblée et conspiraient contre la nation et la République. Alors, les représentants du peuple qui, connaissant des manœuvres de la clique brissotine néfastes à la liberté, avaient déployé tous leurs efforts pour la combattre et la démasquer, ont reçu le nom de la Montagne, sacré à tout patriote, et je suis honoré de siéger dans ses bancs. Mais le peuple de Paris est heureusement venu délivrer la Convention de ce parti liberticide, et depuis que les scélérats intrigants sont tombés sous le glaive de la loi, que l'honnêteté, la justice, la morale sont à l'ordre du jour, que la représentation nationale, libérée des traîtres, a retrouvé son souffle patriotique et que tout membre de cette assemblée veut se dévouer à la patrie, la Montagne, la Convention, le Comité, c'est la même chose. La Montagne peut être qualifiée de «l'aile radicale» de l'Assemblée, mais elle est tout simplement le sommet du patriotisme, et les Montagnards ne sont autres que des patriotes purs et sincères, courageux et raisonnables amis de la démocratie et défenseurs du peuple. Le représentant du peuple qui aime sa patrie, qui est prêt à mourir pour elle, est un Montagnard, et ses principes sont ceux de la Convention. Certes, les blessures récentes portées par les factions de l'étranger saignent encore, et il faudra à l'Assemblée toute sa sagesse et toute son énergie pour extirper les racines de la corruption et pour réparer le mal qui y avait été commis. Mais même si certains députés peuvent tomber dans les filets de l'intrigue et se laisser corrompre, la Convention se fera devoir de les chasser de son sein et de les châtier, car qu'y aurait-il de commun entre eux et la représentation nationale?

Au dehors de la Convention, je suis en effet membre de la Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité, anciennement Société des Amis de la Constitution que l'on appelle communément le Club des Jacobins, quoique je trouve ce nom un peu trop employé par les contre-révolutionnaires. Bien évidemment, il faut les distinguer des Cordeliers ou des autres sociétés et clubs. Il y en avait eu un bon nombre, en ces quelques années de la Révolution, mais je ne peux vous recommander, outre les Jacobins, que le Club des Cordeliers, quoique les patriotes qui le fréquentent se soient laissés malheureusement abuser par Hébert et sa clique. Ne vous laissez pas abuser à votre tour, citoyen, et ne prenez pas pour un révolutionnaire un ami de l'étranger dissimulé, coupable de conjuration visant à semer le trouble et la corruption, à perdre le peuple et la liberté, à renverser la démocratie et ramener la royauté en France. Quant à Brissot, dont les raisons de condamnation vous sont obscures, lui et les siens furent punis par le peuple en tant que mandataires infidèles, s'étant retournés contre le peuple, coupables du fédéralisme, de la rébellion et de tractations avec les royalistes.

En résumé, donc, lorsqu'on parle des Girondins ou des Montagnards, on désigne ainsi les députés de la Convention, tandis qu'être jacobin ou cordelier, c'est appartenir à une société populaire, indépendamment du fait d'être ou non un représentant du peuple. Et pour rectifier une dernière erreur s'étant glissée dans votre lettre, et ceci est important, je tiens à vous faire remarquer que le Comité de salut public, et moi encore moins, ne peut point décider, comme vous le dites en passant, de remettre quiconque «aux mains du bourreau». Seul le Tribunal révolutionnaire est habilité à prononcer des sentences et les faire exécuter; les Comités n'ont que le pouvoir de traduire en justice.

J'espère avoir donné, Citoyen, des réponses satisfaisantes à vos interrogations, et qu'elles vous aideront à mieux comprendre l'histoire de notre révolution. Permettez-moi à présent de prendre congé de vous afin de retourner à mes obligations au comité et à l'Assemblée.

Salut et fraternité,

Maximilien Robespierre