Théo
écrit à

   


Maximilien de Robespierre

     
   

Affaire girondine et tribunal révolutionnaire

    Citoyen,

Je ne sais pas si vous vous souvenez mais je vous avais écrit une lettre sur votre «incorruptibilité». Je suis là pour vous en poser quelques autres qui me tiennent à cœur, et qui selon moi méritent d'être posées. En espérant que cette lettre ne vous dérange pas trop, vu que vous avez beaucoup de travail au comité de salut public pour dénicher et traduire en justice les méchants, quels qu'il soient. Je m'empresse de les poser:

Bon, trêve de bavardages, je commence:

1) Est-ce vrai que vous avez sauvé soixante-treize girondins de la peine de mort?

2) Pouvez-vous me dire si les membres du tribunal révolutionnaire, qui est la dernière séparation entre l'innocence et la mort, sont, eux, aussi patriotes et incorruptibles qu'il devraient l'être? Car sinon, cela voudrait dire qu'ils auraient pu juger les gens selon leur ambition ou idéaux personnels.

Très cher citoyen Robespierre, je vous salue.

Théo

Citoyen Théo,

J'espère que tu ne parlais pas sérieusement lorsque tu disais que l'occupation principale du Comité de salut public était de «dénicher et traduire en justice les méchants». Le Comité s'occupe jour et nuit des grands intérêts de la Patrie; il a nos armées à diriger contre l'Europe entière, tous les obstacles à l'exécution des plus sages mesures à aplanir, tous les agents de l'exécutif à surveiller… Quant à la poursuite des criminels, il s'en remet largement au Comité de sûreté générale et à la justice révolutionnaire.

Pour apporter les précisions à ta première question, je me suis en effet opposé en octobre 1793 à la traduction en justice des soixante-treize députés signataires de la pétition remettant en cause la révocation des mandataires infidèles de la faction brissotine. Je ne suis pas partisan de la multiplication des menus coupables qui le sont peut-être plus par égarement que par mauvaise foi; je suis persuadé que la Convention nationale ne doit s'occuper que des chefs de la faction et j'ai exposé mes vues devant l'Assemblée. Comme tu le comprends, la décision ne dépendait point de moi, et je me félicite que la Convention ait bien voulu me suivre dans ce raisonnement.

Quant au tribunal révolutionnaire, il est composé d'un accusateur public et ses trois substituts, de douze juges et de cinquante jurés qu'on a toujours connus bons patriotes. Les jurés, en leur conscience, déclarent l'accusé innocent ou coupable et les juges appliquent la peine prévue par la loi. Crois-tu que toutes ces personnes puissent s'accorder dans leurs ambitions personnelles? Certes, nul être humain n'est infaillible, mais je n'ai pas de raison de les supposer véreux jusqu'à la preuve du contraire.

Vive la République une et indivisible!
 
Maximilien Robespierre