Retour en page d'accueil de Dialogus

Excipi
écrit à

Arthur Rimbaud


Votre folie simulée


   

Cher monsieur Rimbaud,


Je n'aurai pas la prétention de me prétendre connaisseur de la prison qui aura possédé de votre esprit et aura été la première étape de votre perte.

En effet, vous êtes le symbole du «génie fou» comme beaucoup d'hommes ayant foulé cette terre, cette folie qui vous aura permis de vous faire connaître. Un homme sain d'esprit pourra-t-il jamais créer quelque chose d'original? J'en doute sincèrement. Mais cette folie que la plupart vous prêtent, est-elle réelle? Je suis certain que vous aviez conscience de ce point évoqué plus haut; vous aviez besoin de ça pour écrire, vous aviez besoin d'être fou, vous y serez certainement parvenu grâce à la drogue et à l'alcool, vous êtes aujourd'hui un des symboles de l'autodestruction. Ces substances vous auront inspiré, il ne fait aucun doute, mais votre inspiration n'en devient-elle pas artificielle? Étiez-vous incapable de vous sentir libre sans ces aides extérieures? Le vrai génie n'est-il pas le vrai fou? La vrai folie ne serait-elle pas réelle et permanente? Nous parlons bien de «jambe de bois» pour désigner une prothèse; aussi réaliste que celle ci puisse être, elle n'en restera qu'une imitation.

Amicalement,
Excipi


Cher monsieur,


J'aime beaucoup votre question, qui me renvoie à mes propres démons. Je suis bien conscient d'avoir usé et abusé des «paradis artificiels» dont parlait si bien Baudelaire, et j'y ai puisé l'inspiration, à n'en pas douter. Mais l'inspiration n'est pas pour autant artificielle: le même Baudelaire disait qu'un bouvier pouvait bien fumer du haschich, il verrait encore des bœufs. J'ai la faiblesse de croire que les visions que j'ai eues étaient un tout petit peu plus élevées que cela, et que mon esprit -libre de toute substance- en est le seul créateur, l'alcool et la drogue n'étant que des «sublimateurs», si vous voulez. En revanche, non, je ne me sentais pas plus libre sous leur emprise, et je suppose, même si ce n'est pas très clair pour moi non plus, que c'est cette impression d'aliénation qui m'a fait cesser d'écrire.

Je n'irais pas jusqu'à dire que le vrai génie est le vrai fou. Le génie, &agrve; mon sens suppose un minimum de volonté, et le fou en est dénué, puisqu'il n'a plus sa raison, par définition. Il est tentant de voir dans les élucubrations d'un dément du génie, mais il faut, comme on dit, savoir raison garder. Le vrai génie est le vrai voyant, et il faut garder la tête froide pour revenir retracer ces visions. Donc si, un homme sain d'esprit peut créer quelque chose, à condition de savoir aller voir au-delà des apparences.


Bien à vous et au plaisir de vous lire,

Rimbaud

************************Fin de page************************