Vieillesse
       

       
         
         

Anonyme

      À Feu Arthur Rimbaud,

J'ai pris le temps de lire votre correspondance avec ce monde. La froideur et l'amertume qui émanent de vos mots ne présagent rien de constructif. Vous semblez regretter un passé qui a creusé un sillon sur terre, c'est à mes yeux une bien grande réussite, quoi qu'elle vous en ai coûté. Évidemment, vous devez, de vos contrées imaginaires, rire de vous savoir tant lu, tant étudié et tant admiré... Pourtant, vous qui avez côtoyé poètes, peintres, gens de tout bords devriez peut-être savourer ce qui en vous a influencé, marqué, intrigué grand nombre de «nos» contemporains. L'oubli! Voilà ce qui se lie intimement et irrévocablement à la mort... ce qui à mes yeux est angoissant. Grâce à votre douloureux parcours d'individu, grâce à vos «échecs», vos souffrances (mais quelle existence n'est pas sombre et sans lendemain?) vous aurez gagné l'immortalité. Je suis donc désolée de vous témoigner du respect et je rougis de vous envier. 

Une grande pensée aux bienheureux hommes qui sont sous terre, sans vie dans vos belles contrées imaginaires. Privés des mots enfantins, grisés et maladroits de ceux qui voient en vous un repère, une sorte de référence de l'échec et de l'incompréhension, de cette rébellion que toute la jeunesse éprouve, tièdement, hélas. 

Adoucissez peut-être votre ton, il est temps de profiter de l'écho qui remonte apparemment très haut! Cocteau semblait heureux d'imaginer que ses mots, transcendant son vivant, le fasse renaître dans le coeur de ses lecteurs. Les morts me donnent une force de vie indescriptible. Leurs paroles vous hantent comme des fantômes, et représentent ceux qui ont disparus loin des «feux de la rampe». Je suis «illuminée» par votre «pavillon en viande sanglante» et tenterais de pasticher un jour votre langage inventif, votre style épuré... juste pour rire de moi-même... ce que, celui qui répondra ou non à ma critique devrait faire davantage.

Absolument,

Une anonyme

 

       
         

Arthur Rimbaud

      À une courageuse anonyme,

Sans oublier les morts, qui font tous un peu partie de nous-même, il me semble qu'il y a plus à faire avec les vivants. Ils ont besoin de vous, maintenant. L'oubli n'a rien d'angoissant, croyez-moi. Il nous attend tous à plus ou moins brève échéance. Mort, vous n'existez plus que dans le coeur de ceux qui vous ont connu, puis quand ils disparaissent à leur tour, vous êtes définitivement oublié. La célébrité rallonge les délais, mais ne vous rend pas immortel, c'est une illusion. Elle n'est pas définitive, le temps qui passe, les siècles, les millénaires, les milliards d'années se chargeront de tout effacer. Et de donner la place à d'autres, bien vivants eux. Si l'être humain a encore un avenir sur cette terre qu'il a transformée en gigantesque poubelle.

Vous me parlez de froideur. Parce que vous avez lu mes poèmes et des biographies plus ou moins inspirées, jamais autorisées, vous avez l'impression de me connaître intimement. Mais moi, je ne vous connais pas du tout, et jusqu'à peu, j'ignorais tout de votre existence «anonyme». Quel ton devrais-je prendre avec de parfaits inconnus qui ne me sont rien? Que voulez-vous encore de moi que vous n'ayez déjà pris, commenté, disséqué? Ma reconnaissance peut-être? Foutaises que tout cela! La belle affaire que d'être une référence en matière d'échec et d'incompréhension! Vous parlez d'une gloire! J'ai fait une tentative de publication qui n'a pas marché. Mon oeuvre était à vendre, pas ma vie. Elle n'a pas plu. J'ai abandonné la poésie, abandonné l'idée d'être un jour célèbre, et j'ai été trahi. N'avais-je pas demandé à certains de mes amis de détruire mes premiers poèmes? Croyez-vous qu'il me soit plaisant de trouver ma vie et ma correspondance privées étalée au grand jour? De lire tous ces commentateurs qui pensent à ma place? Je ricane oui. D'eux, de vous, de moi. Joli tour que m'a joué l'existence, en me rendant célèbre après tout désintéressement de ma part. L'oubli me semble préférable à ce perpétuel cassement de tête. Le repos et la paix sont tout ce à quoi j'aspire maintenant. Mais le malheur des autres ne m'a jamais fait rire. On ne peut pas rire de tout, Mademoiselle.

Levez les yeux de vos bouquins, il y a autre chose à voir et à penser. Arrêtez de jouer avec les vieux fossiles, vivez!

Ce sans coeur de Rimbaud