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Camarade Olivier
écrit à

Arthur Rimbaud


Vaste hypocrisie


    M. Arthur Rimbaud
Je ne vous aime pas beaucoup et pourtant je ne cesse de vous apprécier. Votre saison passée en enfer méritait le détour tant la déroute a empoigné le monde

«Orient
Il voyait
Occit :
Oxydé
Et traîne le pied-bot,
T’as beau cabossé
T’auras l’air plutôt
Niais en boitant sur ma chanson

Sacré bon dieu mon pauv’ cabot»

ça, ce sont les paroles d'une chanson que j'ai écrite pour vous consoler. En fait, c'est le monde entier que je veux consoler. Tout m'a semblé tourner autour de vous comme une vaste hypocrisie. Dieu qu'on vous admire aujourd'hui ! Et les anarchistes n'en parlons pas, vous êtes leurs étendards au-dessus des têtes mouillées par la propagande. Une manifestation anarchiste, c'est déjà une bévue, ne croyez-vous pas ? Ils ne savent faire que des attentats. Vous avez raté de peu celui  tenté par Caserio sur Le président Sadi-Carnot en 1894, il me semble, faudra vérifier. Mais vos attentats à vous, pourvus qu'ils soient littéraires ou verbeux, sont rendus publiquement et mollement ils sont compris. Tous vous conspuaient, vous molestaient, tous vous assassinaient... et aujourd'hui, que fait-on ? On fait des rues à votre nom. D'avoir été un surdoué vous a certainement ennuyé au plus profond de vous-même. Mais la question que je me pose est la suivante : quel ennui, par quelle mauvaise passade avez-vous arrêté d'écrire? C'est pour moi un crime pour lequel vous devez être châtié. Vous êtes inconscient. Vous avez eu la gangrène, c'est bien fait. Seulement elle était mentale : il fallait continuer à la travailler.
Et ceci dit, sans aucune dépréciation sur votre personne et avec toute ma considération.

Le Camarade Olivier

Cher Monsieur,

Merci de votre franchise à mon égard! Et merci également de votre texte, encore que toutes ces allusions au fait de boiter, ainsi qu'à la gangrène, m'inquiètent un peu, du fait d'une douleur que j'éprouve depuis peu au genou droit. Mais je préfère ne pas en savoir plus là-dessus. Que vous dire? Y suis-je pour quelque chose si j'ai été «récupéré» par des hypocrites? J'ai toujours dénoncé l'hypocrisie, comme d'ailleurs l'adulation servile que je trouve grotesque. C'est la raison pour laquelle j'ai été considéré comme un trublion qui choquait les bien-pensants. Néanmoins, un de mes anciens condisciples m'a écrit récemment et m'a appris que j'étais à Paris un personnage légendaire, rien que cela! Alors maintenant, des rues à mon nom? Je serais bien embarrassé de m'y promener, et je me demande si ceux qui m'ont tant vilipendé le feront. Oui, apparemment, d'après ce que vous me dites. Vous venez de me donner une raison supplémentaire de rester dans mon désert. J'ignore si j'étais, à l'époque de mes vers, surdoué, comme vous dites. En tout cas, je n'en éprouvais nul ennui. L'ennui venait des autres, de leur incapacité à me suivre là où je désirais aller. C'est peut-être, entre autres, pour cela que j'ai cessé d'écrire: parce que j'étais allé trop loin, trop vite et tout seul, et que la solitude finit toujours par peser. Est-ce un crime? Il me semble qu'il vaut mieux se taire, lorsqu'on a dit ce qu'on avait à dire, que se répéter, lasser et se lasser. J'ai préféré oublier ma «gangrène» comme vous dites plutôt que de l'entretenir. N'est-ce pas pardonnable?

Bien à vous

Rimbaud
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