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Marjorie
écrit à

Arthur Rimbaud


Un désert... un coeur


   

Cher Arthur,

Toi qui portes le nom d'un roi des légendes humaines, pourrais-tu m'éclairer de tes mots? On dit aujourd'hui que tu buvais et te droguais, comme beaucoup de tes contemporains, afin d'obtenir des instants de transes qui te permettaient d'écrire tes vers. Est-ce réalité ou calomnie?

Tu vis actuellement en plein désert, alors y as-tu trouvé la vérité du coeur? Les hommes d'aujourd'hui pensent souvent que les déserts sont seulement un vide immense entre le sable des dunes et les cieux si hauts. Je trouve cela triste à mourir. Je pense pour ma part que les déserts sont magnifiques, car ils sont immenses et que leur silence est assourdissant.

Et si l'on trouve rarement des hommes dans un désert, on s'y découvre souvent avec étonnement.

Bien à toi, malgré le temps qui nous sépare.

Marjorie


Chère Mademoiselle,

Ah, si nos prénoms pouvaient influencer notre destinée! J'aurais peut-être aimé être aussi sage que l'illustre Arthur des légendes, mais j'ai préféré m'encrapuler: donc oui, j'ai bu, souvent plus que de raison, et j'ai goûté au haschich, mais pas seulement, je l'avoue, pour toucher à l'inconnu. J'ai parfois -on est homme!- bu simplement pour boire. Lorsque vision il y avait, elle n'en était que plus belle car inattendue. Je vais sans doute vous décevoir, mais les déserts que j'ai pu voir ne m'ont apporté aucune vérité, à part celle que je perdais mon temps à travailler pour les autres. Ce que vous dites des déserts est très beau, mais lorsque vous les traversez avec une caravane, en étant attentif à échapper aux embuscades, le désert vous semble tout de suite moins vide et silencieux...

La vision de vos contemporains est très romantique. Cela dit, je suis d'accord avec vous: le désert permet de se découvrir. Si l'on m'avait dit qu'à 30 ans je soupirerais après une vie calme et une famille... tout en sachant que ce n'est pas ainsi que je trouverai la paix!

Bien à vous

Rimbaud


Mon Cher Arthur,

Tout d'abord, pardonnez-moi si vous le voulez bien, de vous répondre si tard.

J'ai beaucoup réfléchi depuis que j'ai reçu votre réponse, et je dois admettre, que je n'avais pas songé un instant que vous regretteriez votre solitude et que vous désiriez - comme presque tout homme - un foyer, une famille qui vous soit propre. Il faut dire, que parfois, il m'arrive d'oublier votre humanité, comme j'oublie celle des autres et la mienne, car les hommes -les femmes aussi- sont capables de tant d'exploits, autant -si ce n'est plus- en mal qu'en bien.

Quant à la paix, eh bien, il semble que même les plus grands philosophes de ce monde ne l'aient jamais vraiment trouvée, que ce soit dans la solitude, ou en compagnie de leur famille, dans la richesse ou le dénuement. Je suppose, ou du moins j'espère, que la mort la leur aura donnée. Les embuscades dans le désert, malheureusement, il y en a toujours! Mais à présent, on ne pille plus de caravanes: des hommes enlèvent d'autres hommes et femmes afin de soutirer des armes, de l'argent ou des libérations pour leurs criminels aux gouvernements occidentaux. La guerre ne s'arrêtera pas tant qu'il y aura au moins deux hommes sur terre! Bien sûr la situation est extrêmement compliquée, et je ne prétends pas en comprendre tous les tenants et les aboutissants. Il y a des bons et des mauvais dans tous les camps, je crois!

Mais à vingt-deux ans, je me sens aussi lasse que si j'en avais cent, et malgré le danger qui rôde partout, j'ai envie d'aller me perdre au milieu d'une tribu de berbères, dont la vie est plus simple et plus sage.

Je passe sans aucun doute du coq à l'âne, mais aimiez-vous vos professeurs, et leur enseignement? J'adore apprendre, étendre mon champ de connaissances, mais je dois avouer que j'ai souvent trouvé mes professeurs ennuyeux au possible. En particulier mes professeurs de français, et cela surtout à cause de leur manie de décortiquer la poésie, qui transformait les merveilles d'une fontaine miraculeuse ou d'une aurore aux reflets de paradis en vieilles chaussettes sales. Tout ça parce qu'ils retrouvaient telle et telle figure de style. J'ai toujours trouvé que c'était du gâchis que de chercher à comprendre par quelle astuce le poète m'emmenait au plus profond de mon imagination. Un magicien ne révèle jamais ses tours, sinon ce ne serait plus de la magie, n'est-ce pas?

Bien à vous, par-delà le temps...

Marjorie



Ma chère Marjorie,

Ne vous inquiétez pas du temps qui passe, il passe toujours plus lentement qu'ailleurs au désert...

J'ignore si la mort apporte la paix, je pense qu'il devrait y avoir un moyen moins radical de l'obtenir. Mais s'il faut en arriver là... Ne soyez pas déjà fatiguée à 22 ans! Ayez des projets, des envies qui vous soutiennent et vous fassent progresser. Votre envie de désert me semble être un de ces projets qui changent une vie, donnez-vous les moyens de la réaliser, si tel est réellement votre désir. Pour répondre à votre seconde question, oui, bien sûr, j'ai eu des professeurs extrêmement marquants et auxquels je suis éternellement redevable, notamment Georges Izambard, mon professeur de rhétorique. Plus qu'un simple «disséqueur» de poèmes, il a su me guider et m'initier à la poésie, il a su être là quand j'ai eu besoin d'un appui, d'une aide, non seulement sur le plan littéraire mais dans le domaine privé également. Tous les professeurs ne sont effectivement pas à même de s'impliquer  autant dans la vie d'un de leurs élèves (je vais vous paraître prétentieux, mais encore faut-il que l'élève en vaille la peine...) mais il suffit d'un pour vous réconcilier avec le corps enseignant, je vous assure! Ne blâmez pas trop les «décortiqueurs», parfois cela peut aider les âmes qui ne voient pas l'ineffable à s'en approcher. Il y a des gens qui détestent la magie!

Bien à vous


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