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          Dialogus

Thomas et Marc-Antoine
écrivent à

Arthur Rimbaud


Typhoïde


   

Cher monsieur Rimbaud,

Nous venons de prendre connaissance de la lettre que vous aviez écrite à votre professeur de français en prison. Nous sommes particulièrement touchés.

Nous voudrions vous poser quelques questions sur votre vie: que s'est-il passé avec votre mère pour que vous preniez la fuite à l'âge de dix-sept ans? Comment va votre mère? Elle a dû se faire du souci pour vous. Vous a-t-elle pardonné? Pourquoi votre amant Verlaine vous a-t-il tiré dessus à coup de revolver? Était- il trop imbibé d'alcool? Était-ce un crime passionnel?

Nous continuons à vous poser quelques questions. Comment vous a paru la guerre franco- prussienne? Combien il y a-t-il eu de morts? La fièvre typhoïde ne vous a-t-elle pas trop fatigué? Des rumeurs disent que vous seriez mort à l’âge de trente-sept ans, en 1891. Nous ne les croyons pas mais si vous voulez continuer à nous fasciner, nous vous demandons une faveur: répondre à cette lettre dans les plus brefs délais.

Dans l'espoir que vous nous répondiez au plus vite et que vous nous convainquiez que vous êtes toujours en vie, recevez nos sincères salutations,

Thomas et Marc-Antoine


Messieurs,

Votre lettre m'a un peu surpris par son caractère foisonnant: je comprends que vous vous posiez des questions à mon sujet (encore que ma vie actuelle le mérite si peu!), mais vous auriez au moins pu les organiser un peu! Ma pauvre mère doit se retourner dans sa tombe de se voir citée à côté de «mon amant Verlaine»... Je vais tâcher de mettre un peu d'ordre dans mes réponses.

J'ai beaucoup aimé votre question sur la guerre: comment voulez-vous que je sache combien il y a eu de morts? Croyez-vous qu'au fin fond des Ardennes, on publie le nombre de victimes d'un conflit? Non, on crie tout fort son patrouillotisme et surtout on se cache. Vous devinez bien que cette guerre m'a profondément marqué, d'abord par la bêtise qu'elle a mise au jour et puis par ses conséquences: destructions, carnages, et puis, sur un plan plus personnel, ennui profond! Plus de cours, plus d'escapades...

Conséquence de cet ennui et du caractère acariâtre de ma mère, j'ai décidé d'aller voir si Paris était moins morne que Charleville et si je pouvais participer à cette grande aventure que fut la Commune. Je suppose que ma mère a dû s'inquiéter terriblement, mais, comme j'aime à le dire, «on n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans», et l'on n'est surtout pas soucieux des sentiments des autres.

Quant à Verlaine, oui, il était ivre lorsqu'il m'a tiré dessus pour m'empêcher de partir. M'eût-il tué qu'on eût pu parler de crime passionnel. Heureusement -ou pas- j'ai survécu.

Et puisque ma santé vous intéresse, la fièvre typhoïde est une expérience affreuse et épuisante. Mais ce n'est rien comparé aux douleurs que j'éprouve aujourd'hui, notamment au genou. J'espère qu'elles n'annoncent pas ma mort, dont vous m'apprenez la date avec précision...

Bien à vous,

Rimbaud

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