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Dionysos 
écrit à

Arthur Rimbaud


Rimbaud le mystique


   

Je vous traîne comme un boulet et pourtant je vous admire. Tant de fois je me suis demandé si je ne serais pas mort si je n'avais pas connu une jeunesse rimbaldienne. C'est une misère la vie, on meurt sans avoir vécu... Certains en crèvent directement de l'idée de la mort, d'autres se mettent à croire aux dieux qu'ils disent et le reste recherche une sorte de transcendance originelle. La musique, la littérature, la poésie... C'est ce qui m'amène à mes petites questions (même si je crois que vous devez bien en avoir marre de ces questions). Mais tant pis, car après tout la mort est un fardeau à lever.

Qu'avez-vous recherché dans la poésie? Qu'est-ce qui vous a fait arrêter? De plus, vous êtes l'un des rares artistes à dénigrer à ce point votre œuvre; pourquoi? Je respecte bien entendu le choix qui a été le vôtre. Je suis même d'accord avec votre décision, mais j'aimerais savoir.

Il y a aussi une image qui me reste chez vous et j'aimerais en savoir plus. À quoi pensiez-vous lorsque vous écriviez:
«J'ai connu la magique étude
Du bonheur qu'aucun n'élude»?

Mes amitiés,

Dionysos


Cher monsieur,

Votre pseudonyme devrait vous immuniser contre cette morosité qui apparaît dans votre lettre; n'êtes-vous pas celui qui est né deux fois? Je suis bien sûr que votre jeunesse vaut la mienne, malgré l'abîme temporel qui nous sépare: je ne sais pas ce que vous entendez par «jeunesse rimbaldienne», mais s'il s'agit de s'insurger contre toutes les formes de bêtise et de compromis, de vivre intensément, je pense que nous sommes plus proches que vous ne le croyez.

J'ai choisi l'écriture poétique pour exprimer mon mal-être et trouver ma place dans le monde, et j'ai arrêté d'écrire lorsque j'ai réalisé que l'entreprise était vouée à l'échec du fait de l'étroitesse du monde qui m'entourait. Et en revenant sur ce que j'avais pu écrire, je me suis aperçu que la modernité n'était qu'une fuite en avant et que mes textes étaient datés alors même que je les trouvais novateurs au moment où je les composais.

Pour votre dernière question, je ne sais que vous dire. Je ne me souviens pas à quoi je pensais en écrivant cela. Rechercher le bonheur, à l'époque où tel était mon but, devait effectivement m'apparaître comme une «magique étude», puisque je le recherchais dans l'écriture. Mais c'est une quête que tout le monde mène, en utilisant d'autres moyens, voilà pourquoi «nul ne l'élude». Finalement, ils ne me semblent plus si mauvais, ces vers!

Bien à vous,

Rimbaud

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