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Jean-Luc Guy Meslière
écrit à

Arthur Rimbaud


Retour du Damné


    Au retour, tout était fini et les mêmes papiers m'attendaient. Tous les Paradis entrevus s'étaient envolés, j'avais un sourire résiduel qui prouvait que nulle part n'avait été faux! J'avais un gentil ami des hauts lieux: l'enchanteur aux regards d'or. À vous! Choisissez vos actes au catalogue des décalogues. Était-il possible de souffrir autant! Je le savais! Je le savais! On a des nerfs partout! Au niveau physique, je les avais noté à leur juste valeur, intellectuellement, c'était éliminatoire: Oméga! Ça c'est pour vous: j'allais oublier ces galets de chemin de fer, ma correspondance se serait-elle fourvoyée dans la nature qui nous sépare? Rien que cette jeune fille est un bon garçon, individuel! Ligne jaune, blanche paille sur le quai d'une gare factice mais électrifiée où rares sont les rapides qui s'arrêtent au vent. On est l'aboutissement de son passé. Des fonds de café froid. Ils n'auront pas su s'employer. Désormais, il est des maladies pires, que l'on ignore: dormir de longues matinées juteuses.

Je suis clampé de bonne heure, et je me laisse à ses souvenirs de guerre où le temps s'écoule à l'envers.

Jean Luc Guy Meslière


Cher Monsieur,

Votre lettre m'a surpris: qu'attendiez-vous en partant? À moins de rester au loin, nul moyen d'éviter cette amertume du retour. La souffrance est toujours le prix à payer lorsque l'on cherche l'inconnu -et plus encore lorsque l'on se veut «Damné». Mais dites-vous qu'au moins, vous avez vu! Réjouissez-vous d'avoir «des nerfs partout», certains n'en ont nulle part...

Bien à vous,

Rimbaud


Quelle étrange réponse venant de toi concernant un texte dans lequel tu aurais du te reconnaître, Arthur. Aurais-tu déjà oublié l'époque expérimentale où tu écrivais dans ce style, si rare encore de nos jours. Viens avec moi et souviens toi de la symphonie des voyelles.

U, rouge comme un rhésus,
Et les plastrons bannis des asphodèles
O, parfum inexistant dans l'infini du vide
Super étoile ornée de lyres et de sodium
I, longue et stérile
Exalte les siècles de fleurs magnifiques
E, crédule et sans raison
Qui mord avec passion les jongleurs électriques
A, noire et souriante comme l'éphémère jouvence
D'un noeud de braises orné de verts filons
Y, étrangère oubliée puis détruite et cassée
Comme l'espoir d'enfantement d'une vierge folle.

Te reconnais-tu donc, alter ego, toi qui voulais peindre les bateaux ivres,
moi qui voulait libérer les ruisseaux.

Masculin singulier, singulière fémence
Qui va s'amourachant sous l'obscur olivier
Et qui trahit larmier pente de son enfance
Enclos moiteur de fauve carcasse parapet

Vogueur ouvert des îles navrantes enivrantes
Fileur ultramarin des morves d'archipels
Travaux des douceurs libres et bien vite marantes
Lys d'argent des sanglots qu'abouchent les appels

Tu dors gonflé de lune et de torpeurs pontons
Tu délires tes nuits folles de descendances
Où des sillages anciens regrettent à l'unissons
Que les papillons pleins ont noyé dans la Rance

Rivière de l'amour que l'alcool nous fermente
Avec de gros grappins pour les pommes d'enfants
Qu'un bouchon fait danser qu'on appelle latente
Comme la flottaison d'un grâcieux bâtiment

Il nous est imparti des glaciers d'échouage
Des presqu'îles d'oiseaux de fleurs et de néant
Ne voulant pas subir la terreur des orages
Il nous faut accomplir des travaux de géant

Prenant d'un oeil plus sourd le cerveau des niais
Au fond des golfes hideux bercés par le grand vent
La péninsule hiver nous dira le fait est
Ces vomissures-ci sont issues d'un savant

Rutilement d'azur baigné d'eau de sapin
Les arbres ces serpents à la sève tachée
Iront cueillir au bois les jours et les lapins
Pour les zones tordues des femmes relâchées

Je voulais de beaux gouffres avec des arcs-en-ciel
Et des écumes à fleurs aux marais de troupeaux
Mais je m'obtins au jour quelques rousseurs de miel
Qui me furent infusées quelque part sous la peau

Fermement je crevais les tâches lactescentes
Les délires de l'eau laissés dans les tombeaux
Se sont noyés l'esquif terminant la descente
Avec eux ont pourri les mufles les plus beaux

Mes bords sanglots roulis aux ventouses querelles
Dispersant aux enfants sans regretter les flots
Feront à ces pensifs de belles aquarelles
Que ne verront jamais les noyés lavés sots.

1985
fémence  (Serge)

Cher monsieur,

Il m’avait semblé, à la lecture de votre lettre, reconnaître quelque parenté avec mon «style», si tant est que j’en ai jamais eu. Si ma réponse a pu vous paraître décevante, vous m’en voyez navré: le Harar n’est pas toujours source d’inspiration. Je me souviens parfaitement de l’opéra fabuleux qui a rythmé mes années  passées, bien qu’alors le Y ne comptât pas
parmi les voyelles (n'a-t-il pas un rôle de consonne dans ce mot?) –il ne s’agissait donc pas vraiment d’un oubli de ma part… Même si je reconnais que nous sommes frères d’inspiration, il me semble néanmoins que vous soyez déjà –mais peut-être est-ce dû aux années qui nous séparent– plus avancé que je ne l’étais alors, à en juger par vos phrases et les images que
vous avez trouvées. J’aime particulièrement les «jongleurs électriques», beaucoup moins la «super étoile».


La suite de votre lettre, excusez-moi de le dire, m’a fait sourire: je n’ai rien contre le fait de vous inspirer des vers, au contraire, mais faites en sorte qu’ils n’apparaissent pas comme
un décalque des miens… Trouvez vos propres mots… Je ne me reconnais qu’imparfaitement dans ces vers, qui me semblent bien moins hardis que les miens ne l’étaient alors. Je n’ai
rien oublié du «Bateau Ivre», voyez-vous, qui est resté un de mes poèmes de jeunesse préféré, et je crois avoir été plus novateur que vous dans la forme. Pour le fond, de nouveau, je
vous trouve très audacieux, j’avoue n’avoir pas tout compris…


Je préfère lire des vers dans lesquels je ne me reconnaisse pas mais qui m’interpellent. Voir n’est pas revoir.

Bien à vous,

Rimbaud
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