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Michel Bédiard
écrit à

Arthur Rimbaud


Regard et philosophie de vie


    Cher monsieur Rimbaud,

On ne peut nier que vous avez une belle plume et une sensibilité qui traduit une humanité qui vous honore (nonobstant la période au cours de laquelle vous avez flirté avec le commerce des armes). Mais en lisant vos réponses aux questions des autres interlocuteurs, je constate que vous êtes d'un triste, mais d'un triste...

Par exemple: «on ne peut s'imaginer une autre vie avec un ennui plus grand que celle-ci!» (la vôtre).

Je trouve pour ma part la vie superbe même si j'ai eu mon lot d'épreuves. J'ai un moral d'acier et je savoure chaque moment avec le sourire. On m'a fait la vie dure, mais j'ai une philosophie de vie qui m'a amené à trouver le bonheur dans l'adversité, et même dans la souffrance. Pendant votre séjour ici-bas, auriez-vous oublié de désinfecter votre regard?

Amicalement.

Michel Bédiard, de Montréal en Canada

Cher monsieur,

Vous n'êtes pas le premier à me faire ce genre de remarque, à la fois sur la nature de mon commerce et sur mon humeur. Je suis surpris de voir que votre époque s'érige en censeur des bonnes moeurs et juge des hommes et des faits qu'elle n'a pas connus. Il m'est arrivé de vendre des armes, oui: ai-je pour autant fait la guerre aux autres hommes? J'ai cru comprendre qu'il était de bon ton de moraliser le commerce: quelle hypocrisie, non?

Mon humeur n'est pas gaie aujourd'hui, en effet: tant mieux pour vous si vous avez une philosophie de vie optimiste. Pour moi, j'ai tenté de vivre absolument et me suis heurté à un échec: comment être tout à fait heureux après cela? De plus (d'aucuns diront que mon passé me rattrape),  je me donne l'impression de n'avoir rien fait de ma vie. J'ai écrit, me direz-vous: votre époque a l'air de penser que ces textes ont de la valeur et cela me console un peu. Mais vu de mon désert, tout cela est bien illusoire. Mon regard est simplement plus terre-à-terre que dans ma jeunesse: je m'en afflige comme vous, mais c'est ainsi.

Bien à vous,

Rimbaud
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