Romorantines
écrit à

   


Arthur Rimbaud

     
   

Peux-tu nous rendre un service?

    Cher Arthur,

Nous comptons sur Monsieur Dumontais pour t'expliquer ce que c'est qu'un blog: même en nous y mettant à nous sept nous n'y sommes pas encore arrivées. Et pourtant Béatrice, une nouvelle copine qui vient de nous rejoindre, est très astucieuse et elle nous a aidées comme elle a pu, mais elle n'a pas trouvé non plus comment te le dire. En somme, figure-toi que des lycéens ont eu l'idée de publier des choses méchantes sur des professeurs de leurs établissements, si bien qu'ils se sont fait mettre à la porte. Maintenant toute la France en parle, et nos professeurs à nous encore plus fort que tout le monde: on a peur en passant devant leur salle tellement on les entend crier.

Ce matin notre professeur de français nous a gratifiées d'une leçon de morale. Comme en latin nous n'arrivions pas à scander les hexamètres, il nous a signalé qu'à notre âge non seulement tu les scandais mais tu en composais; et il nous a donné comme exemple une poésie que tu avais écrite quand tu avais quatorze ans. Rappelle-toi, cela commençait par: «Ver erat, et morbo etc...» Il a fallu la traduire avec lui et il se pâmait en savourant tes vers, en particulier ceux-ci:

«Nescio qua laeta captum dulcedine pectus
Taedia jam ludi, jam tristia verba magistri
Oblitum...» (1)

Après quoi nous avons étudié Ma Bohême («Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées...») où tu chantais le moment où tu faisais l'école buissonnière. Il a pondu son commentaire puis il a conclu fièrement: «Prenez-en de la graine, Mesdemoiselles. Voilà quelqu'un que vous devriez imiter». À la récréation nous en avons discuté: sécher l'école, peut-être, mais nous n'avons aucune envie de dormir à la belle étoile; le soir nous préférons rentrer chez nous et regarder Star Academy (Monsieur Dumontais t'expliquera). En revanche nous avons compris qu'on a le droit de dire du mal de ses professeurs à condition de le faire en latin.

L'ennui c'est qu'aujourd'hui il n'y aurait plus grand monde pour comprendre, mais nous pouvons toujours essayer. Si nous t'envoyons le texte français, est-ce que tu accepterais de le traduire?

Gros bisous de tes admiratrices

Les Romorantines
Béatrice, Catherine, Claire, Évita, Martine, Mia, Nicole

(1) Nous avons oublié la traduction, mais une surveillante nous assure que cela veut dire ou à peu près:

«Je ne sais quelle joie avait empli mon coeur
Mais j'oubliais déjà tout l'ennui de l'école
Avec le bla-bla-bla mortel du professeur.»

Tu nous diras si elle s'est trompée.
Mesdemoiselles,

Tout d'abord, non, je ne vais pas traduire des vers en latin. J'ai bien remporté des prix pour cela dans mon adolescence, mais je suis plus dans l'arabe en ce moment, désolé de vous décevoir.

Je me permets toutefois de m'étonner de la jeunesse de votre temps: quel manque de goût pour l'effort! Ne pas savoir scander des vers n'est pas bien grave, mais demander de l'aide à d'autres pour les traduire, sans se casser un peu la tête sur un bon gros dictionnaire, c'est céder à la facilité, ce que je n'ai jamais voulu faire. Composer des vers, ne serait-ce qu'en français, est une vraie école d'exigence, quand bien même ils ne servent qu'à critiquer des professeurs (après tout, la critique est un art...)

Il en va de même quand vous évoquez «Ma Bohême»: je me rappelle fort bien de cette époque, où je ne faisais pas simplement l'école buissonnière mais voulais entrer dans le journalisme à Charleroi... Ma mère s'y refusant, il fallait bien contourner un peu les règles, quitte à dormir dehors; ça n'a jamais fait de mal à personne, au contraire !

On m'a expliqué ce qu'était la «Star Academy»: comment peut-on prétendre devenir vedette en quelques semaines, alors qu'il faut des mois, si ce n'est des années de travail pour atteindre l'excellence? Personnellement, j'ai toujours préféré le grand air à rester confiné chez moi, mais chacun fait ce qui lui plaît.

Je vous salue, mesdemoiselles.

Vive, valeque

Rimbaud