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Audrey
écrit à

Arthur Rimbaud


Petite question


    Mon cher Arthur Rimbaud,

Je voulais tout d'abord vous dire combien vos poèmes m'ont touchée depuis que je suis adolescente... certains m'ont fait me comparer à vous, car la souffrance est universelle, chose que vous retranscrivez très bien.

J'aimerais également vous demander un avis sur un de mes poèmes, car j'en compose depuis maintenant huit ans et j'aimerais réellement avoir l'avis d'un poète comme vous. Me feriez-vous cet honneur mon ami?

Amicalement,

Audrey

Ma chère Audrey,

Je vous remercie pour vos compliments et votre amitié, même si j'espère avoir su également vous toucher en évoquant autre chose que la souffrance... La poésie écrite n'est pas chose courante au Harar, et tout le plaisir sera donc pour moi de lire l'un de vos poèmes. J'espère que vous vous y efforcez, vous aussi, d'être un peu «voyante», la poésie est toujours plus intéressante lorsqu'elle est visionnaire.

Bien à vous,

Rimbaud

Je vous remercie de bien vouloir m'accorder du temps pour lire l'un de mes poèmes, ceci me touche beaucoup. Je vous écris donc ce poème. N'hésitez surtout pas à me dire ce qui vous plaît et ce qui ne vous plaît pas; votre avis est très important pour moi.
 
La vie est triste comme la nuit,
La vie est pleine d'ennuis,
De rêves cassés, de liens brisés,
De pleurs saccadés et d'amour blessés.
 
Quand je vois la tristesse de mes jours,
J'ai envie d'être aveugle pour toujours,
D'être muette à jamais,
Et sourde pour l'éternité.
 
Pourquoi la vie brise tout?
Pourquoi faut-il tout quitter?
Quitter ceux qu'on a aimés,
Envers et contre tout?
 
Je ne sais pas où je vais,
Je me sens seule et abandonnée,
Triste et désespérée ,
Malheureuse et déséquilibrée.
 
Je n'ai pas envie de grandir,
J'ai peur de me laisser envahir,
Par la folie de mes pairs,
Par la rage de me taire.
 
Pourtant il faut partir,
Grandir et subir,
Subir la tristesse et la peine,
Subir les plaintes et la haine.
 
Je serai heureuse de vous faire partager mes autres poèmes, mais je ne le ferai que si vous me le demandez: je n'ai pas pour habitude d'insister trop auprès des gens.
 
Affectueusement,
 
Audrey
 
P.S.: ce n'est pas vraiment la souffrance qui m'a le plus touchée dans vos poèmes, c'est votre don pour faire ressortir l'amour, malgré les blessures et les déceptions que vous avez vécues.


Chère Audrey,

J'ai lu vos vers avec intérêt, et je me permets à présent, comme vous m'y invitez, de vous donner mes impressions: pour moi, votre texte appartient à ce que j'appelle la poésie subjective, que je trouve quelque peu usée. Les sentiments que vous évoquez vous sont, bien sûr, propres, mais les mots que vous utilisez sont banals et peu personnels. Cela manque d'images fortes qui frappent le lecteur. Tâchez d'exprimer ce que vous ressentez avec vos images et vos mots à vous, pas ceux des autres. Cela peut vous sembler difficile au départ, mais c'est comme cela seulement que votre poésie vous ressemblera, tout en touchant, paradoxalement, à l'universel.

Je serais curieux de voir d'autres de vos poèmes, s'ils sont, comme je vous le disais, plus visionnaires.

Bien à vous,

Rimbaud

Un enfant pleure dans la nuit,
Car on lui a toujours menti.
On lui a dit que sa mère l'aimait,
Alors qu'elle le méprisait.
 
Tant de souffrance et de regrets,
Que cette femme lui a infligé ,
Tant de cris et de pleurs,
Lancés par l'enfant avec peur.
 
Comment peut-on porter,
Un enfant, au début désiré?
Comment donner la vie à un bébé,
Pour ensuite, lâchement le rejeter?
 
Comment mépriser cet être
Venant juste de naître.
Comment ignorer ses mains,
Ses yeux, sa bouche et cet écrin
 
De tendresse qui vous regarde doucement?
Vous souriant avec cette candeur d'enfant,
Vous tendant ses si petites mains,
Afin de s'approcher lentement de vos seins.
 
Cet ange, héritier de l'amour
Et de ce regard de velours,
Est arrivé pour vous faire revivre
Et vous redonner le sourire.
 
Jamais je ne comprendrai
Pourquoi des enfants sont rejetés,
Pourquoi l'amour maternel,
Soudainement déploie ses ailes.
 
Et s'envole, éperdu,
Laissant cet enfant perdu,
En proie à une future violence,
Et à une éternelle souffrance.
 
Amicalement.
Audrey

Chère Audrey,

J'espère ne pas vous avoir trop blessée par ma critique; je tiens à re-préciser que ce n'était pas l'authenticité de vos sentiments que je mettais en doute, mais celle des mots: on peut et on doit exprimer ses sensations avec ses mots et ses images à soi, pas ceux des autres qui seront forcément déjà empreints de tout ce que ces autres ont souhaité y mettre. Quel dommage
que la poésie de votre temps ne soit plus visionnaire... Celle de mon époque ne l'était pas en masse non plus, seuls quelques-uns ont su l'être... Soyez de ceux de votre temps qui sauront voir au-delà des apparences, je vous le souhaite. Votre texte est bien écrit, bien moins subjectif et effectivement porteur d'un message (encore que cela ne fait pas tout) mais encore une fois -vous allez dire que j'exagère et vous aurez sans doute raison, mais j'ai toujours été exigeant- les images que vous employez (la nuit, la candeur, les ailes de l'amour...) ont déjà été utilisées, et abondamment, c'est ce que je regrette.


Bien à vous

Rimbaud
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