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Blue 
écrit à

Arthur Rimbaud


Pensées dérisoires


    Bonsoir Arthur,

Voilà tellement longtemps que je rêvais de pouvoir dialoguer avec toi, le Voyant, le Voleur de Feu, l’Enfant Poète, l’Éternel Adolescent… (car c’est bien au jeune fou de dix-sept ans que je m’adresse, et non pas à sa version adulte nettement moins romanesque). Dialoguer sur quoi? Mais sur tout et rien, bien évidemment. Combien de nuits ai-je passé à lire tes poèmes, à les murmurer dans les heures les plus sombres, à m’embaumer de leurs sinuosités étranges ou à tressaillir au son de leur artillerie clinquante… J’ai beaucoup tenté de les illustrer, mais je crois que malheureusement, mon talent n’est pas (encore) suffisant pour ne pas insulter ton génie par mes maigres tentatives. Moi qui n’ai que des sœurs, longtemps j’ai rêvé d’un frère, et ce frère te ressemblait à s’y méprendre.

Mais voilà qu’en ce moment, c’est plutôt un sentiment baudelairien qui s’empare de moi… J’ai nommé le spleen… Dis-moi, toi, l’essence même de ce qu’est l’adolescent, que faire quand la vie nous prend à la gorge et que même l’art ne nous soulage plus? Parfois j’aimerais t’imiter, fuir loin, échapper à tout cela, mais à quoi bon? Le concept n’est valable que pour celui qui l’invente, malheureusement. Je conçois que ce que je t’écris n’a pas vraiment de sens, hélas! C’est un peu étrange de parler à un concept.
À bientôt, Arthur.

Blue



Cher(e) Blue,

Je suis navré de vous apprendre que le désert du Harar a eu raison du Jeune Fou que vous appréciiez tant et l’a mûri… Néanmoins, j’ose croire que vous ne perdrez pas au change avec cette version assagie de moi-même. J’allais vous demander la raison de votre état spleenétique, mais peut-être l’ignorez-vous vous-même? En tant qu’artiste – j’ai cru comprendre que vous dessiniez – vous devriez au moins donner corps à vos monstres et chimères même si cela ne vous permet pas de les identifier et de les écraser... Au passage, je suis curieux de voir comment vous avez pu illustrer mon travail: si Dialogus et la technologie de votre temps le permettent, j’aimerais beaucoup voir un échantillon de vos dessins.
Vous dites que l’art ne vous soulage plus: pourquoi alors hésiter à partir? Je n’ai jamais prétendu avoir l’apanage de la révolte et du départ. Suivez-moi et renouvelez mon expérience. D’autres horizons vous apporteront sinon un nouveau souffle, du moins un dépaysement et, pourquoi pas, une nouvelle vie: je ne suis pas sûr que le Rimbaud de Harar ait encore beaucoup en commun avec celui de Charlestown… Est-ce un bien, un mal? À vous de me le dire, je n’ai pas assez de recul pour juger. Quant à la vie, si elle vous prend à la gorge, comme vous dites, rendez-lui la pareille et affrontez-la… Courage…

Bien à vous,

Rimbaud

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