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Daphné
écrit à

Arthur Rimbaud


Pélerinage à Charleville


   

Cher Monsieur,

Des contraintes familiales m'emmènent parfois en Belgique, du côté de Mons, plus précisément. J'essaie alors de me mettre dans la peau du voyageur qui a franchi les Ardennes il y a bien longtemps, mais les moyens de transport ont bien changé et sont devenus... Disons, tubulaires. Ne parlons pas des paysages!

Ne parvenant pas à trouver trace de vous, l'été dernier je suis passée de l'autre côté des Ardennes et ai bondi jusqu'à Charleville. C'était un saut de puce... Je recherchais un moyen de comprendre ce que vous aviez vécu, ce qui vous avait fait écrire, vivre, partir... Ce n'était pas le meilleur mais c'est comme ça.

Pour votre information, le charmant moulin à eau près de votre maison est devenu un musée qui vous est entièrement consacré (j'espère ne pas vous attrister en vous l'écrivant : vous voici empaillé!). Rien de bien intéressant: quelques fac-similés, quelques reproductions de photographies, rien de neuf. L'original d'un méchant portrait de vous qu'on fit à l'hôpital. Votre malle pieusement conservée à côté.

Mais ça ne me suffisait pas. Je suis allée dans votre ancienne maison, en me disant que là, peut-être, je pourrais percevoir quelque chose, je ne sais pas, moi: une idée, une sensation... Pffff! Une mise en scène grotesque dans des pièces nues qui ne m'a rien apporté. Rien sur vos poèmes, mais tout sur vos voyages! C'est ce qui fascine tout le monde aujourd'hui: votre fuite. Des poèmes à se pâmer, et puis, très vite, le silence.

Pour trouver trace de vous, je suis allée vous chercher à l'église de Charleville. Votre mère étant réputée dévote, j'ai pensé que vous n'aviez pas coupé dans votre enfance à la messe dominicale... C'est d'ailleurs le seul endroit où j'ai pu comprendre quelque chose... C'est peut-être même le seul endroit qui n'ait pas changé, cette église... Et cette impression d'étouffer à coup d'encens et de myrrhe...

Partout dans la ville, j'ai vu des tricots Rimbaud et des menus Rimbaud étaient accrochés aux terrasses de restaurants.

Finalement, je suis partie comme je suis venue, d'un saut de puce... J'ai fui cette ville que vous n'avez jamais aimée mais qui vous l'a bien rendu! À Charleville je vous ai cherché, mais je ne vous ai pas trouvé. Je crois que c'est mieux comme ça.


Daphné


Chère Mademoiselle,


J'ai beaucoup aimé votre lettre, qui m'a conforté dans ma certitude d'avoir bien fait de partir... Vous avez un style fort agréable à lire, et je vous remercie de ce petit moment de grâce.

L'idée de tricots Rimbaud m'a fait bien rire, surtout sous mes latitudes actuelles... Quant à ce que vous me dites, je n'en éprouve nulle surprise, les gens ont tendance à vouloir fixer, figer ce dont ils veulent se souvenir, sans réaliser que la vie, c'est le mouvement, et non pas une image d'Epinal quelconque.

Merci de ce pélerinage qui me dispense désormais de le faire, je me doutais qu'il n'y avait plus rien pour moi à Charleville, et vous m'en avez apporté confirmation.


Bien à vous,

Rimbaud

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