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Georges Izambard 
écrit à

Arthur Rimbaud


Nostalgie


   

À Paris , le 12 janvier 1891


Mon cher Arthur,

Cela fait longtemps que je n'ai pas eu de vos nouvelles.

Je ne vous ai pas vu depuis le jour où je suis allé vous chercher quand vous vous êtes fait arrêter à Paris. Maintenant je suis à la retraite et l'élève que j'ai le plus apprécié de toute ma carrière, c'est bien vous. Vous étiez un élève très sérieux et appliqué.

Quand je suis parti de Charleville, j'ai ressenti de la tristesse parce que je n'allais plus vous revoir. J'ai appris aussi que vous vous étiez lié d'amitié avec monsieur Verlaine. J'ai lu certaines de vos «Illuminations». D'où vous viennent de telles idées?

Vous avez voyagé aussi un peu partout à travers l'Europe avec votre ami. N'est-ce pas ça? Si c'est le cas, où êtes-vous allé? Parlons un peu de votre ami, monsieur Verlaine; il a essayé de vous tuer à deux reprises. Pourquoi? Pourtant, vous vous entendiez bien?

Dans ma vie j'ai été très heureux. Et vous?

Je sais que quand vous étiez petit, votre mère vous a élevé sévèrement. En tout cas, reposez-vous bien. Je viendrai peut-être vous voir à Marseille.

Bien amicalement,

Georges Alphonse Fleury Izambard



Quelle n'a pas été ma surprise en voyant le nom de mon cher professeur en bas de votre missive! Je vais donc m'imaginer que je lui écris à lui.

Vous êtes vous aussi un des professeurs qui m'a le plus marqué, par votre dévouement, votre curiosité intellectuelle et votre ouverture d'esprit que vous saviez si bien transmettre à vos élèves. Si je suis ce que je suis, c'est en partie grâce à vous, qui avez été mon ami autant que mon maître.

J'ai effectivement voyagé énormément -en Europe et en Afrique- depuis que nous ne nous sommes vus, mais moins avec Verlaine que seul: celui-ci m'a en effet montré ses limites, et vous savez comme moi que je n'aime pas les gens étroits. C'est entre autres pour cela qu'il a tenté de me tuer, mais sans y arriver. Je ne voudrais tout de même pas être taxé d'ingratitude: j'ai écrit certaine de mes «Illuminations» à ses côtés, trouvant l'inspiration dans ce qui nous entourait, mais toujours en essayant de transfigurer le réel, de dépasser ses apparences.

J'ai connu des moments de bonheur intenses, mais je ne pense pas avoir été vraiment heureux. J'ai toujours tendance à vouloir davantage, c'était déjà le cas enfant, rappelez-vous! Il est vrai que l'éducation stricte de ma mère ne m'a sans doute pas donné l'habitude de la plénitude et de la sérénité. Elle a toutefois fait de son mieux, et il ne m'appartient pas aujourd'hui de la juger.

Je ne sais pas où vous avez pris que j'étais à Marseille: je suis à Harar pour encore quelque temps. Néanmoins, lorsque je rentrerai en France, je ne manquerai pas de vous faire une visite. Je suis heureux que vous ne m'ayez pas oublié.

Bien à vous,

Rimbaud

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