L'ultime rencontre ou presque
       

       
         
         

N. Warnberg

      Mon bon Arthur,

Lorsque à 15 ans j'ai fui ma famille pour prendre la première route venue, je ne pensais pas encore à toi. Ni à aucun poète ni aucune littérature, d'ailleurs, car je n'avais encore jamais lu que des bandes dessinées. Je me suis arrêté, largement épuisé en lisière d'une forêt et je me suis adossé à un arbre, et j'ai dormi. J'étais bien loin d'imaginer qu'à travers les distorsions du temps un corps semblable au mien, plus par la douloureuse mixture qui couvait en lui que par ses traits, s'allongeait dans le même abandon et la même béatitude sauvage. Encore que j'ai moi-même le cheveu chatain clair et épais, l'oeil bleu pâle presque gris, la taille haute et fine aujourd'hui. Ces ressemblances, je devais les constater bien plus tard, sur une photo ici, là par quelques témoignages de tes proches, qui ne t'étaient finalement pas si proches. Mais moi, hélas? j'ai fait demi-tour, et je suis rentré chez moi. Plus vite que tu ne l'aurais fait. L'heure de notre réunion demandait encore un peu de patience.

Les années ont passé. Les colères et les rugissements aussi. C'est à 17 ans qu'en fuite une fois de plus, et cette fois-ci définitivement solitaire, «pour toute la vie», je me suis retrouvé face à moi-même et au Mal. J'ai dévoré tes lignes, j'ai bu ton sang, je me suis imprégné de ton fantôme jusqu'à ne plus pouvoir en mesurer les conséquences sur mon être d'aujourd'hui. À chacun de nos jours les mêmes réactions farouches, les mêmes scandales, les mêmes passions et le refus de cet amour et de cette imperfection de la vie qui ne savent que conduire droit à la médiocrité; et disséminés dans tout cela, les mêmes éveils, les mêmes beautés cristallines de quelques instants poétiques volés à la rudesse des choses et des gens. Je me suis lancé dans une quête d'écriture qui devait me conduire à mon tour dans les méandres des formes rénovées et des couleurs changées. À certains moments, ta voie coïncidait si parfaitement avec la mienne, qu'au moment d'écrire une lettre décisive, il me suffisait d'aller la chercher toute prête dans ton corpus et d'en gommer seulement quelques noms ou dates.

Puis je t'ai oublié, peut-être comme tu t'es oublié toi-même. Bien sûr, mon bureau a continué d'arborer ta photo sous verre là où d'autres déposent la photo de leur fiancée. Mais j'ai lu d'autres auteurs, connu d'autres noms, rencontré d'autres promeneurs solitaires. C'est pour cette sorte de délaissement que je t'écris aujourd'hui. Nous qui avons souvent fui par peur d'être encore abandonnés! Nous ne sommes pas plus fidèles entre nous. Néanmoins je continuerai de parler et de chanter, de ma propre voix, cette fois-ci. Y aura-t-il un jour où nos esprits connaîtront une autre manière de fusion, quand tout de ce monde d'aujourd'hui (pas vraiment différent du tien) s'en sera retourné au chaos universel? Pour l'heure je ne te demande que quelques mots, un signe, et serai un peu heureux.

N. Warnberg

 

       
         

Arthur Rimbaud

      Mon cher Monsieur,

Il est heureux que vous ayez abandonné la similitude à temps et que vous vous soyez ressaisi. Je ne souhaite à personne de finir comme j'ai fini.

Je n'ai pas le sentiment de m'être oublié moi-même ni d'avoir fui. J'ai seulement changé d'orientation parce que le chemin que j'avais choisi ne m'a mené à rien. On a coutume de dire qu'il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis. J'ai essayé d'autres choses, qui, je dois l'avouer, ne m'ont pas mené bien loin non plus, si ce n'est en kilomètres. J'ai passé une bonne partie de ma vie à être en colère contre tout et contre tous. Cela n'a rien changé au final, je me suis tout bonnement aigri et prématurément détruit la santé.

Je suis toujours aussi surpris de constater que ces quelques années de ma vie aient pu soulever autant de passions, comme si cet autre n'était pas ou plus vraiment moi.

Je vous envoie bien volontiers ces quelques mots tant attendus. Vivez tranquillement et portez-vous bien.

Bien à vous,

Rimbaud